Brûler la terre pour conquérir les esprits...

Brûler la terre pour conquérir les esprits...

" Il est un arbre dont je n'entends pas dire qu'ait germé son pareil ; un arbre invaincu, arbre...

La lutte culturelle ou l'impossible victoire?

La lutte culturelle ou l'impossible victoire?

            Selon Régis Debray «Une...

Tisnalalit ou la Renaissance

Tisnalalit ou la Renaissance

Le phénix ou phoenix, mot grec Phoînix, qui signifie "Pourpre" est un oiseau légendaire, doué...

Le défi kabyle

Le défi kabyle

               La Kabylie peut...

La Kabylie, une terre méditerranéenne

La Kabylie, une terre méditerranéenne

              Par ses paysages et...

Les Maîtres de vérité en pays kabyle (4)

Les Maîtres de vérité en pays kabyle (4)

                "Elle se tient...

Pourquoi ce site?

Pourquoi ce site?

  « Notre propos sur ce site est de rendre la Kabylie à sa dimension méditerranéenne,...

Nos ancêtres adeptes du soleil

Nos ancêtres adeptes du soleil

                ...

Qu'Athéna nous protège !

Qu'Athéna nous protège !

            Il fut un temps, le monde...

Pour une loi réprimant le blasphème

Pour une loi réprimant le blasphème

Voici une contribution de notre ami et maître, Jean-Michel Lascoux, ancien professeur de Lettres...

La mort dans le regard

La mort dans le regard

              Acrésios, roi d'Argos a une fille qui s'appelle Danaé. Selon l'oracle, si cette...

Religion et liberté en Kabylie

Religion et liberté en Kabylie

      "La bête arrache le fouet au maître et se fouette elle-même pour devenir maître, et ne...

L'homme ancien et l'idée de dieu

L'homme ancien et l'idée de dieu

Pour le monothéiste, Dieu est unique. La croyance, pour ce dernier, est très simple. Dieu,...

Le monstre dans l'imaginaire kabyle

Le monstre dans l'imaginaire kabyle

Awaγzen, ogre ou cyclope...

Apulée - Eros et Psyché (texte latin)

Apulée - Eros et Psyché (texte latin)

  (Apulée L'âne d'or ou les Métamorphoses Livre IV) [28] Erant in quadam civitate rex et...

Afulay - Iṛus d Psukki :-: Apulée - Eros et Psyché

Afulay - Iṛus d Psukki :-: Apulée - Eros et Psyché

    (Texte latin) Iṛus d Psukki     Amacahu, deg yiwet n turbit1, llan...

Anẓar, Ilibbiyen, Igrikkiyen d Ilaṭiniyen

Anẓar, Ilibbiyen, Igrikkiyen d Ilaṭiniyen

Imezwura-nneγ ttgen aṭas n wazal i tmeddurt d wayen sen-d-yezzin. Ttidiren s wayen...

VIII. Timecreṭ, le centre du cercle

VIII. Timecreṭ, le centre du cercle

              La viande de...

Les Maîtres de Vérité en pays kabyle (3)

Les Maîtres de Vérité en pays kabyle (3)

        L'oracle et la...

Pour une nouvelle Numidie ! Mise au point (2)

Pour une nouvelle Numidie ! Mise au point (2)

      Le mythe est le discours d’une société sur elle-même.   Il nous...

Les Maîtres de vérité en pays kabyle (2)

Les Maîtres de vérité en pays kabyle (2)

  La Vérité des saints kabyles   Pour les Grecs de l'âge...

VII. Timecreṭ, dans l'oeil du monothéisme

VII. Timecreṭ, dans l'oeil du monothéisme

    Dans cet article, nous allons essayer d'étudier un exemple parfait de...

VI. Timecreṭ, partage de compensation

VI. Timecreṭ, partage de compensation

                    Timecreṭ est une pratique qui met fin, durant un jour, aux inégalités...

Les Maîtres de Vérité  en pays kabyle (1)

Les Maîtres de Vérité en pays kabyle (1)

  Tidett, Vérité en kabyle, est presque sur toutes les lèvres et...

La Kabylie et la religion

La Kabylie et la religion

              Le villageois kabyle...

Epictitus, Afuslibri - Epictète Manuel

Epictitus, Afuslibri - Epictète Manuel

I. Ta eph'hémin ta ouk eph'hémin (Ayen icudden ɣer-nneɣ d wayen ur ncudd ara...

Nos ancêtres, vous dites? Lesquels ?

Nos ancêtres, vous dites? Lesquels ?

              Les Kabyles disent...

Tous azimuts: contre le Berbère

Tous azimuts: contre le Berbère

         Nous allons, dans cet article, voir comment...

Si l'Afrique du Nord m'était contée...

Si l'Afrique du Nord m'était contée...

En ce moment, nous lisons énormément de choses dans les journaux et sur les pages des réseaux...

Le paganisme, à l'épreuve du monothéisme

Le paganisme, à l'épreuve du monothéisme

Nna Tassadit, une vieille femme kabyle, dans son champ, vaque à ses activités champêtres....

Le réveil du Lotophage

Le réveil du Lotophage

  "Mais, à peine en chemin, mes envoyés se lient avec les Lotophages qui, loin de méditer le...

 Mammeri:

Mammeri: "L'arbre de mon climat à moi, c'est l'olivier"

      "L'arbre de mon climat à moi, c'est l'olivier ; il est fraternel et...

"La culture ne s'hérite pas, elle se conquiert" Mise au point

  Si nous nous intéressons aux cultures antiques grecques et latines, ce n'est pas pour...

Tafigurit n ddunit ɣer Yemzwura-nneɣ

Tafigurit n ddunit ɣer Yemzwura-nneɣ

(ixf amezwaru) Imezwura-nneγ ttgen aṭas azal i tmeddurt d wayen sen-d-yezzin. Ttidiren...

Les Berbères ont le droit de revendiquer leur part de l'héritage gréco-latin

Les Berbères ont le droit de revendiquer leur part de l'héritage gréco-latin

  Entretien réalisé par le correspondant de la Tribune à Tizi...

  • Brûler la terre pour conquérir les esprits...

    Brûler la terre pour conquérir les esprits...

  • La lutte culturelle ou l'impossible victoire?

    La lutte culturelle ou l'impossible victoire?

  • Tisnalalit ou la Renaissance

    Tisnalalit ou la Renaissance

  • Le défi kabyle

    Le défi kabyle

  • La Kabylie, une terre méditerranéenne

    La Kabylie, une terre méditerranéenne

  • Les Maîtres de vérité en pays kabyle (4)

    Les Maîtres de vérité en pays kabyle (4)

  • Pourquoi ce site?

    Pourquoi ce site?

  • Identité religieuse, entre étiquette et ressentiment

    Identité religieuse, entre étiquette et ressentiment

  • Nos ancêtres adeptes du soleil

    Nos ancêtres adeptes du soleil

  • Qu'Athéna nous protège !

    Qu'Athéna nous protège !

  • Pour une loi réprimant le blasphème

    Pour une loi réprimant le blasphème

  • La mort dans le regard

    La mort dans le regard

  • Religion et liberté en Kabylie

    Religion et liberté en Kabylie

  • L'homme ancien et l'idée de dieu

    L'homme ancien et l'idée de dieu

  • Le monstre dans l'imaginaire kabyle

    Le monstre dans l'imaginaire kabyle

  • Apulée - Eros et Psyché (texte latin)

    Apulée - Eros et Psyché (texte latin)

  • Afulay - Iṛus d Psukki :-: Apulée - Eros et Psyché

    Afulay - Iṛus d Psukki :-: Apulée - Eros et Psyché

  • Anẓar, Ilibbiyen, Igrikkiyen d Ilaṭiniyen

    Anẓar, Ilibbiyen, Igrikkiyen d Ilaṭiniyen

  • VIII. Timecreṭ, le centre du cercle

    VIII. Timecreṭ, le centre du cercle

  • Les Maîtres de Vérité en pays kabyle (3)

    Les Maîtres de Vérité en pays kabyle (3)

  • Pour une nouvelle Numidie ! Mise au point (2)

    Pour une nouvelle Numidie ! Mise au point (2)

  • Les Maîtres de vérité en pays kabyle (2)

    Les Maîtres de vérité en pays kabyle (2)

  • VII. Timecreṭ, dans l'oeil du monothéisme

    VII. Timecreṭ, dans l'oeil du monothéisme

  • VI. Timecreṭ, partage de compensation

    VI. Timecreṭ, partage de compensation

  • Les Maîtres de Vérité  en pays kabyle (1)

    Les Maîtres de Vérité en pays kabyle (1)

  • La Kabylie et la religion

    La Kabylie et la religion

  • Epictitus, Afuslibri - Epictète Manuel

    Epictitus, Afuslibri - Epictète Manuel

  • Nos ancêtres, vous dites? Lesquels ?

    Nos ancêtres, vous dites? Lesquels ?

  • Tous azimuts: contre le Berbère

    Tous azimuts: contre le Berbère

  • Si l'Afrique du Nord m'était contée...

    Si l'Afrique du Nord m'était contée...

  • Le paganisme, à l'épreuve du monothéisme

    Le paganisme, à l'épreuve du monothéisme

  • Le réveil du Lotophage

    Le réveil du Lotophage

  • Feraoun:

    Feraoun: "Nous sommes riverains d’une même mer, tributaires d’un même climat et fixés sur la même...

  •  Mammeri:

    Mammeri: "L'arbre de mon climat à moi, c'est l'olivier"

  • "La culture ne s'hérite pas, elle se conquiert" Mise au point

  • Tafigurit n ddunit ɣer Yemzwura-nneɣ

    Tafigurit n ddunit ɣer Yemzwura-nneɣ

  • Les Berbères ont le droit de revendiquer leur part de l'héritage gréco-latin

    Les Berbères ont le droit de revendiquer leur part de l'héritage gréco-latin

 

 640px-Athens Acropolis

πέρας γὰρ οὐδὲν μὴ διὰ γλώσσης ἰόν.

«Ulac ayen ara d-tawiḍ m’ur tesxedmeḍ ara iles»

Euripide Suppliantes

Première partie:

Quand on présente les villages kabyles comme de petites républiques, autonomes, des cités-états dignes vestiges d’une Athènes classique, pourquoi ressent-on une espèce de malaise, une douce fierté mêlée d’une amère déception?  Y a-t-il une politeia kabyle? Il ne s’agirait pas de vouloir faire de la «république kabyle» un archétype de la cité méditerranéenne. Ce n’est pas notre objectif de flatter l’ego des Berbères pour montrer qu’ils seraient les Athéniens du XXème siècle, que la démocratie leur serait aussi consubstantielle qu’aux Athéniens du siècle de Périclès. Ce ne serait là qu’opposer une «mythidéodologie» berbèro-kabyle à d’autres, occidentales, musulmanes, etc. Il ne s’agit pas de remplacer une idéologie par une autre, mais de réfléchir en mettant en perspective ce que peut nous apporter un regard oblique sur la culture kabyle en relation avec la représentation que nous pouvons nous faire de la civilisation grecque antique.

Depuis Fustel de Coulanges et son essai sur la cité antique (1864), on s’accorde à dire que la parole est au fondement de la démocratie athénienne. Car il est vrai que dès que l’on parle des Grecs, on parle d’abord essentiellement d’Athènes. «Chez les Athéniens, tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de la parole.»[1]

Pour Aristote, l’homme est un animal politique, c’est-à-dire que son instinct de survie le contraint à vivre en société, organisée autour d’une politeia, à la fois constitution, état, mais aussi ensemble de valeurs partagées par une communauté liée par la philia, l’amitié. Sans philia entre les hommes il n’y pas de sociétés. Cette philia suppose donc à la fois concorde et égalité, ce que les Athéniens appelaient isonomia, égalité de droits devant la loi.  L’homme est un animal qui a pour exercer ce droit politique, le don de la parole et de la raison (logos).  Les Athéniens, sont libres «Ils ne sont esclaves ni sujets de personne» dit la femme du roi des Perses, dans les Perses d’Eschyle. Ils obéissent à la loi.

La démocratie ne fut pas une idée tombée du ciel, sous la forme d’une Révélation, qui aurait conquis les esprits des habitants de l’Attique du VIe et du Vème siècles. Elle fut un processus discontinu qui en même temps qu’il se construisait était aussi mis en question par les acteurs même de sa formation.

Dans la société kabyle, telle qu’Hanoteau nous la présente, telle que l’on a pu la vivre jusqu’à récemment, il y a une égalité entre tous les hommes qui appartiennent à la communauté du village. L’assemblée du village peut-elle être vraiment comparée à l’ekklésia ou à la boulé grecques?

Philia et Tagmatt

D’abord revenons sur la philia grecque, a-t-elle un équivalent dans la société kabyle traditionnelle? Si l’on veut trouver quelque chose qui s’approcherait de ce concept central de la pensée politique grecque, le premier mot qui vient à l’esprit c’est le terme de tagmatt (fraternité) dont la présence dans la tradition kabyle est un motif récurrent de la littérature orale. Dans la poésie, dans les chansons modernes, dans les contes mêmes, les Kabyles semblent regretter la disparition de ce lien dans la culture kabyle.

Or si on le prend au sens strict, ce terme renvoie d’abord à un lien familial. Le modèle de l’union kabyle est donc celui de l’unité familiale. Attachement du sang, aux ancêtres, aux sofs. Voilà ce qu’écrit Mammeri dans son essai de jeunesse sur la société kabyle:

«Le caractère de tout groupement berbère est d'être quelque chose d'on ne peut moins raisonnable. Un parti sof n'a rien qui logiquement le légitime: il ne diffère du parti adverse que parce que les familles qui le composent ne sont pas les mêmes; on ne choisit pas en Kabylie son parti, on y naît. Une fois incorporé, on n'a pas à charge de faire prévaloir tel idéal, ni même tels intérêts, ce qui pourrait encore se concevoir, mais de s'opposer à un autre parti, sans raison ni but, uniquement pour s'opposer. Dans un village de la tribu des Aït Yanni, un sof exile tout le sof adverse, un peu plus de la moitié du douar, pendant onze ans, sans cause, sauf que ses membres étaient en l'occasion les plus puissants et les plus riches. Un forgeron qui avait réussi à se mettre à dos à la fois les deux sofs de son village fait alliance à lui seul avec un bourg ennemi du sien, fait attaquer et brûler en une nuit son douar par ses alliés.»

et plus loin

«Tout Berbère se doit corps et âme aux deux groupements dont dépend toute sa vie politique : sa famille d'abord, sa tribu ensuite. Devant le membre de la famille, l'individu re compte pas, sa volonté s'efface devant «ce qui convient» à l'idéal traditionnel des siens, et il sera respecté non seulement quand il aura servi cet idéal, bon gré mal gré, mais quand il aura fait sien et qu'il aura donné sa vie pour lui.»[2]

 

Tagmatt n’est donc pas à proprement parler un équivalent de philia, si l’on songe que Clisthène puis Solon ont réformé dans l’Athènes du VII et du VI ème siècle les divisions héréditaires qui plaçaient les citoyens athéniens dans des groupes d’appartenance strictement familiaux et donc inégalitaires puisque certains pouvaient se prévaloir d’appartenir à des familles plus anciennes que d’autres, et donc revendiquer davantage de prérogatives. Les réformes de Clisthène et de Solon ont placé au premier plan l’appartenance à la cité représentée par une division en dèmes fondés non pas sur des considérations familiales mais géographiques. De plus, en insistant sur la mise en place d’une constitution propre à la cité d’Athènes, Solon met au principe de la citoyenneté (arché) l’égalité devant la loi, pour les riches comme pour les pauvres. C’est ainsi qu’il décide d’effacer les dettes des plus pauvres pour leur assurer la liberté. En effet jusqu’à Solon, à Athènes un citoyen accablé de dettes risquait de devenir esclave, s’il ne remboursait pas ses créanciers[3].

La philia grecque est donc assurée par la loi. Les Grecs ont pris conscience que les Perses obéissaient à un maître absolu, mais qu’eux étaient libres et obéissaient à la Loi. Dans lesSuppliantes d’Euripide, il y a un débat sur les qualités et les défauts de la démocratie: «Sous l’empire des lois écrites... à son gré chacun peut briller ou se taire.» Les lois écrites mettent fin aux privilèges des grands, de la force ou de la naissance. Dans Demosthène: «Pourquoi ils vont rentrer chez eux tranquillement? Pourquoi n’ont-ils pas peur c’est parce qu’il y a la loi. Or cette force des lois, en quoi consistent-elles? C’est vous-mêmes qui faites leur force, il faut donc les assister comme on s’assisterait soi-même.» Les Grecs inventent donc la cité, idée qu’il n’y a de communauté humaine que si le kratos, le pouvoir est dépersonnalisé, sans domination d’une personne en particulier. Tous les membres de la communauté ont une part égale de ce pouvoir de décision. La discussion argumentée, le débat est le principe de l’intérêt collectif. Ce sont les Sophistes qui ont les premiers théorisé une conception de la philia comme fondant la société politique. On citera en particulier le nom de Protagoras, l'un des premiers et des plus illustres de ces sophistes. Il fut à Athènes l'ami de Périclès. Il défendit cette idée : « L'homme est la mesure de toutes choses ». Cet aphorisme relève autant d'une conviction humaniste que d'une lucidité prudente. Les hommes voient le monde comme ils le peuvent, dans le regard qui est le leur. Ils pensent dans un langage qui leur est propre. La vérité à laquelle ils accèdent ne peut être sans doute qu'une vérité humaine[4]

Platon met en scène Protagoras dans le dialogue qui porte son nom. Et il lui fait tenir un remarquable discours, certainement l'expression de la pensée du grand sophiste. Dans ce dialogue, Protagoras récrée le mythe de Prométhée pour expliquer l'origine et la spécificité des sociétés humaines. Au tout début de l'histoire des hommes : les dieux viennent de créer les animaux et les hommes, et chargent Prométhée et son frère Epiméthée de distribuer équitablement entre toutes les espèces les qualités et les atouts. Epiméthée demande à Prométhée de faire lui-même la distribution et la fait bien mal : il distribue toutes les ressources disponibles (agilité, vitesse, force, fourrure, sabots, etc.), mais oublie les hommes, qui se retrouvent totalement démunis. C'est alors que Prométhée dérobe à Héphaïstos et à Athéna le feu et l'habilité technicienne, afin de permettre aux hommes de maîtriser les arts utiles à la vie. Pourtant les sociétés humaines demeurent chaotiques, incapables de se défendre contre les animaux, incapables d'établir un ordre stable : car elles ne connaissaient pas encore la politikè technè, l'art de la politique. Voyant que la situation était grave et que l'humanité risquait de disparaître, Zeus chargea Hermès d'apporter à tous les hommes (à tous, c'est-à-dire à chacun d'entre eux) cette politikè téknè, pour leur enseigner « la pudeur et la justice, afin qu'il y eût dans les cités de l'harmonie et des liens d'amitié » (Protagoras, 320 c - 322 d).

La philia apparaît ici comme l'expression d'une vertu proprement humaine, indispensable à la vie commune, essentielle à l'harmonie civique. L'amitié n'est plus cette loi universelle qui assurait l'harmonie du cosmos comme chez les Présocratiques ou Homère lui-même[5]. Elle est cette règle humaine qui permet à une cité de vivre dans la paix. L'amitié n'est plus une force mythique. La philia est devenue une vertu civique.

Tagmatt kabyle obéit essentiellement aux lois non écrites de l’appartenance. On se doit à son groupe. Ce qui implique de le défendre contre toute agression que l’on considère comme mettant en cause l’honneur du groupe. L’honneur kabyle légendaire avec ses travers et ses mérites est au fondement du sentiment d’appartenance au groupe. Sa version la plus extrême et la plus frappante est sans doute la vendetta, tamgert. L’honneur ou la sauvegarde de l’honneur individuel ou familial prime toujours sur la paix et la concorde dans la «communauté politique». Or nous pensons que c’est justement ce fragile équilibre entre le sens de l’honneur et l’appartenance à un groupe plus vaste (taddart) qui donne à la société kabyle cette dimension de précarité persistante. C’est ce qui a sans doute fait croire Hanoteau à une sorte d’achronie des «institutions kabyles» et c’est ce qui se donne aux Kabyles la croyance qu’ils ont toujours été comme ils sont, depuis la nuit des temps. Cette ancienneté affirmée pousse  peut-être certains Kabyles empreints d’une fierté excessive à se venger de l’histoire par les mots en présentant les Berbères comme à l’origine de toutes les avancées de l’esprit humain (écriture, mythe, architecture...)

Pour les Athéniens le dépassement de la vengeance, de la loi du sang était au principe de la démocratie. La vengeance est pour Eschyle et pour les Grecs du Vème siècle le principe de la loi sous la tyrannie, le passage à la démocratie nécessite que l’on se représente la justice à travers un pacte entre les citoyens, qui reconnaissent tous la médiation de la loi dans les affaires qui les opposent. Les Erinyes vengeresses qui poursuivent Oreste doivent devenir sous l’influence du jugement humain les Euménides, les Bienveillantes.

Voilà ce que fait dire Eschyle à  Athéna, aux citoyens d’Athènes, pour inaugurer le tribunal de l’Aréopage qui mettra fin au cycle du sang. Voilà ce que dit cette déesse, dont Hérodote affirme l’origine libyenne. Peut-être est-ce une leçon pour les descendants des Libyens que nous prétendons être:

« Écoutez encore la loi que je fonde, peuple de l'Attique, vous qui êtes les premiers juges du sang versé. Ce tribunal, désormais et pour toujours, jugera le peuple Égéen. Sur cette colline d'Arès, les Amazones plantèrent autrefois leurs tentes, quand, irritées contre Thésée, elles assiégèrent la ville récemment fondée et opposèrent des tours à ses hautes tours. Ici, elles firent des sacrifices à Arès, d'où ce nom d'Aréopage, le rocher, la colline d'Arès. Donc, ici, le respect et la crainte seront toujours présents, le jour et la nuit, à tous les citoyens, tant qu'ils se garderont eux-mêmes d'instituer de nouvelles lois. Si vous souillez une eau limpide par des courants boueux, comment pourrez-vous la boire ? Je voudrais persuader aux citoyens chargés du soin de la république d'éviter l'anarchie et la tyrannie, mais non de renoncer à toute répression. Quel homme restera juste, s'il ne craint rien ? Respectez donc la majesté de ce tribunal, rempart sauveur de ce pays et de cette ville, tel qu'on n'en possède point parmi les hommes, ni les Scythes, ni ceux de la terre de Pélops. J'institue ce tribunal incorruptible, vénérable et sévère, gardien vigilant de cette terre, même pendant le sommeil de tous, et je le dis aux citoyens pour que cela soit désormais dans l'avenir. Maintenant, levez-vous, et, fidèles à votre serment, prononcez l'arrêt. J'ai dit.»

La parole et le politique

Tagmatt n’est qu’un mot dont la douceur dans la bouche nous fait croire à sa vérité, mais au fond de tous les Kabyles subsistent l’amertume d’une amitié et d’une communauté impossibles[6].

A quoi cela est-il dû? Peut-être à cette incapacité des Kabyles à inventer une communauté politique fondée sur autre chose que le sang ou l’appartenance. Un idéal politique qui dépasserait les intérêts d’un individu, de sa famille, de son sof, de son village. Les Berbères ne sont pas incapables de créer une nation, ils ont été incapables de constituer du politique au sens grec du terme.

Remettre en cause se poser des questions sur ces institutions pourtant, à l’instar de Mammeri, d’autres l’ont fait. Peut-être les Kabyles n’ont-ils pas compris la portée des paroles d’Aït Menguellet.

 Les Grecs ont inventé le politique en introduisant la possibilité de remettre en cause les autorités, et en cela les sophistes ont été très importants, notamment par l’importance qu’ils accordent à la parole et à l’argumentation. L’émergence des Sophistes est concomittante avec le développement de la démocratie athénienne. Ainsi, dès sa naissance la démocratie athénienne en plaçant le pouvoir au centre de la cité, dont chacun est à même distance, met en place les conditions qui peuvent permettre de débattre entre citoyens. Les intérêts communs du groupe sont l’objet d’un débat, c’est l’analyse intellectuelle qui est mise en avant.

Si l’on suit ce qu’on en dit, l’assemblée du village est sous l’autorité des Anciens, qui maîtrisent taqbaylit... A la fois langue et code moral. Pourtant on peut dire que la persuasion est emportée le plus souvent voire toujours par ceux qui maîtrisent le discours d’autorité, par celui qui tranche et qui met fin à tout débat par sa parole de vérité. Il n’y a pas, on peut s’en rendre compte chaque jour en se rendant sur les sites kabyles, de culture de débat, où des arguments sont échangés de manière courtoise entre des gens  en désaccord. Soit on injurie, soit on assène des arguments d’autorité, la nuance et l’objection ont très peu leur place. Il ne s’agit d’assimiler les arènes virtuelles du web aux assemblées des villages traditionnels. Mais cela permet de comprendre la persistance d’un mode de fonctionnement particulier à l’échange de paroles chez les Kabyles. Nous pensons que ce qui est au fondement de cette attitude c’est une sorte de «misologie», une haine de la raison, confortée par l’égalitarisme de la société kabyle. Tout le monde a en théorie le même poids dans la discussion, celui qui a un savoir réel, comme celui qui ne sait rien et qui croit savoir. Cela doit être certainement la raison pour laquelle il n’y a pas d’élite. Ou alors s’il y a reconnaissance de l’autorité d’un intellectuel ou d’un poète, c’est qu’il est mort. Son autorité est posthume, et elle s’exprime de manière superficielle sous la forme de la citation: on cite Si Mohand, on cite Mammeri, on cite Mohia, mais il ne semble pas y avoir une compréhension extensive des oeuvres de ces auteurs. On les utilise comme des garants d’une parole de vérité. On les cite par fierté. Il semblerait que la forme courte de la citation, de l’aphorisme, du proverbes, de la poésie ait la préférence des Kabyles: formes courtes qui ont l’avantage d’être facilement mémorisables, d’étre tranchantes; coupées de leur contextes, elles peuvent être plus efficaces parce qu’elles sont obscures. A cela s’ajoute pour le proverbe et la forme poétique l’efficience envoûtante du discours incantatoire qui a pour effet de paralyser l’adversaire. La citation met fin à toute discussion. Mais on est loin de la parole socratique comparée à l’effet du poisson torpille, par l’instillation du doute. Pour les Kabyles, ce sont des certitudes qui s’affrontent. Il n’y a pas ou trop peu de remises en cause, on est persuadé jamais convaincu par un discours argumentatif construit. Dans la société traditionnelle, il s’agit de se mettre sous l’autorité des Anciens. Il s’agit de  répéter ce qui a été dit avant, de les rendre avec brio et exactitude. Bu yiles, medden akk ines. Mais qu’est-ce que celui qui maîtrise la parole chez les Kabyles? Est-ce un sophiste? Est-ce un sage? Est-ce un philosophe ou un rhéteur?



[1] Fustel de Coulanges, La cité antique, 1864, p.

[2] Mouloud Mammeri, La société kabyle, repris dans Culture savante, culture vécue. Alger, 1992

[3] Ce qui continuera pendant très longtemps d’être le cas à Rome, qui comme tout le monde le sait, n’est pas une république fondée sur l’égalité.

[4] A cet aphorisme de Protagoras répond cette formulation platonicienne (Les Lois, 716 c) : « La divinité pourrait bien être pour nous, plus que quoi que ce soit, la mesure de toutes choses ». Phrase dont le monothéisme s’inspirera pour asseoir philosophiquement son assise universelle.

[5] « Les savants disent que le ciel, la terre, les dieux et les hommes forment ensemble une communauté (koinônia), qu'ils sont liés par l'amitié (philia), la propension à l'ordre, la tempérance et la justice. C'est pourquoi ce Tout, cher camarade, ils l'appellent kosmos, et non pas désordre (akosmia) ou dérèglement. » Gorgias, 507 e.

[6] Tagmatt s-yiles ḥlawen/ nettbedil-as di ṣifa,/xas akken deg ulawen /s-wawal arẓagen nḥulfa,/neḍmaε tagmatt d-ilulen/ nregm-itt mi tt-nwala,/ nettağğa-tt tezga tuḍen/ nettru γef lğğehd-is yekfa,/ nettṛuẓu-yas ifadden / amzun nugad ma teḥla,/ La fraternité douce dans la bouche, Nous  la changeons dans son aspect/même si dans nos coeurs/ les mots sont amers / nous désirons la fraternité naissante/ nous la délaissons à jamais malade/ comme si nous avions peur qu’elle guérisse

a gma xas mmel-iyi/  ma telha tegmatt ma tili,/ a gma xas mmel-iyi/ ma telha s tidett neγ ala, (Mon frère, dis moi/  Si la fraternité est un bien  si elle existe/ Mon frère dis-moi/ Si elle est vraiment un bien ou un mal.

 

0
0
0
s2sdefault
X

Right Click

No right click