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450x400 poseidon amymone

Nous vous livrons ici deux mythes, le mythe d'Anzar chez les Kabyles et le mythe d'Amymoné chez les Grecs et nous essayerons de les comparer.

Le mythe d'Anzar : Il était jadis un personnage du nom d'Anzar. C'était le maître de la pluie. Il désirait épouser une jeune fille d'une merveilleuse beauté : la lune brille dans le ciel, ainsi elle brillait elle même sur terre. Son visage était resplendissant, son vêtement était de soie chatoyante.

 

Elle avait l'habitude de se baigner dans une rivière aux reflets d'argent. Quand le Maître descendait sur terre et s'approchait d'elle, elle prenait peur, et lui se retirait.

          Un jour, il finit par lui dire:

          Tel l'éclair j'ai fendu l'immensité du ciel,

          Ô toi, Etoile plus brillante que les autres, 

          Donne-moi donc le trésor qui est tien

          Sinon je te priverai de cette eau.

    

         La jeune fille lui répondit :

          Je t'en supplie, Maître des eaux,

          Au front couronné de corail.

          (Je le sais) nous sommes faits l'un pour l'autre,

          Mais je redoute le "qu'en dira-t-on"...

A ces mots, le Maître de l'eau tourna brusquement la bague qu'il portait au doigt : la rivière soudain tarit et il disparut. La jeune fille poussa un cri et fondit en larmes. Alors elle se dépouilla de sa robe de soie et resta toute nue. Et elle criait vers le ciel :

         Ô Anzar, ô Anzar,

         Ô toi, floraison des prairies !

         Laisse à nouveau couler la rivière,

         Et viens prendre ta revanche.

A l'instant même elle vit le Maître de l'eau sous l'aspect d'un éclair immense. Il serra contre lui la jeune fille : la rivière se remit à couler et toute la terre se couvrit de verdure.

Voici maintenant le mythe grec d'Amymoné. Nous avons choisi celui-ci parce qu’il ressemble au mythe d'Anzar.

Le mythe d'Amymoné : Le pays d'Argos, où règne le roi Danaos(1) était en proie à une longue sécheresse. Danaos envoya ses filles chercher de l'eau avec la mission d'obtenir les bonnes grâces de Poséidon. L'une d'elles, Amymoné, réveilla par mégarde un satyre alors qu'elle poursuivait un cerf. Celui-ci essaya de la violer, mais la princesse invoqua Poséidon qui lança son trident sur l'effronté. Ce dernier l'évita et c'est le dieu qui s'unit à la jeune fille, trop heureuse de réussir sa mission. Lorsque Poséidon, ayant appris, l'objet, retira son trident de la roche dans laquelle il s'était planté et des trois trous jaillit une source que l'on nomma Amymoné et qui donne naissance au fleuve Lerne (Lieu où réside l'hydre de Lerne) dont l'eau ne tarit jamais même en été. 

Bien que les deux mythes répondent aux mêmes normes formelles, dans le fond, ils présentent beaucoup de différences. Le mythe d'Amymoné est très explicite. L'Histoire se passe à Argos, en Grèce; Danaos est roi, Amymoné, sa fille est princesse et Poséison est dieu. Nous connaissons tous leurs noms et leurs statuts. Ce mythe renvoie à une période historique et politique de la région d'Argolide. Au contraire, le mythe d'Anzar, lui, reste muet sur les noms du pays où l'histoire a eu lieu, celui de de la jeune fille offerte au « roi » de la pluie, et ne dit rien de son statut social.  A part Anzar, tout est anonyme, même si le texte signale implicitement, dans la description de la jeune fille, les origines nobles de celle-ci en la vêtant de robe en soie chatoyante et en la faisant se baigner dans une rivière aux reflets d'argent. Nous comprenons de par sa beauté, son vêtement et le luxe qui l'entoure, que la jeune fille ne peut être qu'une princesse. Mais le mot princesse, non évoqué dans le texte, laisse planer le doute quant à son vrai statut social. De plus, l'absence des parents de la jeune fille dans le mythe complique davantage la tâche. 

Dans notre mythe, les parents de la jeune fille ne peuvent être cités comme royaux, car le statut de roi, dans le texte, est attribué exclusivement à Anzar. Par conséquent, nous ne pouvons donc attribuer le qualificatif de princesse à la jeune fille malgré sa beauté, ses vêtements de soie chatoyants et la rivière d'argent dans laquelle elle nage.

Donner le statut de princesse à la jeune fille, comme dans le mythe grec, cela suppose un chamboulement de la pyramide hiérarchique. Si notre jeune fille devient tageldunt/princesse, elle serait donc fille de agellid(1)/roi, et Anzar, dans ce cas-là, prendrait sans doute le titre suprême de agennaw/dieu. Et comme il n’ y a d'autres dieux qu'Allah dans la tradition kabyle, la figure d’Anzar ne peut qu’être dégradée et révoquée au statut de roi, et la fille à celui d’objet d’un désir royal. 

Voilà comment on colonise et solde les mythes de l'autre et comment on le chasse de l'Histoire et de la politique. Car qu'est-ce qu'un mythe, si l’on suit Paul Veyne, si ce n'est l'Histoire et la politique d'autrefois ? 

Réduisant Anzar, tout se réduit, et la jeune fille et son royaume historico-politique. En faisant d’Anzar le roi de la pluie, on maintient le merveilleux qui entretient le “mensonge” et le “doute” tout en supprimant le fond de vérité historique du mythe.  Tout auditeur sait qu'il n'existe pas de royaume de pluie. La pluie, chez les Anciens, était un bien des dieux, celui d'Anzar chez les Kabyles et de Zeus-Jupiter chez les Grecs et les Romains. 

Les Kabyles, dans leur rite, savent qu'ils s'adressent à un dieu et non à un roi, mais pensent-ils pour autant que le mythe explicatif est dépouillé de son contenu historique ? Savent-ils qu'Anzar n'est plus leur dieu national, qu’il est réduit à une divinité villageoise, et que chaque village ne l'évoque que pour lui même ? Savent-ils au moins que leur histoire se situe hors espace et hors temps ?   Savent-ils  que le rite d’Anzar est clandestin ? Savent-ils qu'Anzar n'est plus le dieu fédérateur, qui jadis, régnait sur toutes les terres nord-africaines, avant que l'envahisseur ne le pousse vers le village, comme il a fait de tous les Kabyles ?  Selon le point de vue monothéiste, point de vue citadin par excellence, Anzar ne subit-il pas le même mépris que le villageois kabyle qui débarque de sa montagne vers la ville? Au mieux on le perçoit comme un gentil paysan, au pire comme un arrieré aux moeurs folkloriques et ridicules. Du ciel où il trônait, Anzar n’apparaît-il pas pour Allah et ses prophètes comme un «djebayli» simple d’esprit?

Or, Anzar est comme tous les Kabyles, il ne se manifeste que timidement, même rarement, et ce n'est sans doute pas pour ravir des jeunes filles à la beauté resplendissante. Non, aujourd’hui, en déchirant les cieux, Anzar se heurte à une louche vide, froide et sèche.

De la princesse à la louche, de la nudité au voile, Anzar ne se dérange plus. Toutefois, il continue d'arroser la terre kabyle sans demander de rite, ni de sacrifice. Anzar ne fédère plus les Kabyles comme autrefois, n'organise plus de fêtes, ne voit plus les défilés de femmes vêtues de soie dans les ruelles de nos villages, n'entend plus les chœurs chantant sa beauté et sa puissance. Aujourd'hui, il semble bien loin, ailleurs, probablement parmi les dieux gréco-romains. Tous ivres de vin et couronnés de myrrhe chez Dionysos. Mais Anzar est sans doute plus malheureux que ses consorts, car ces derniers, après une période de reniement, ont fini par renaître des cendres des inquisitions. Ils ont retrouvé leur aura, dans l’art de la Renaissance qui les a redécouverts et honorés, dans les prolongements infinis de la ligne de fuite d’un paysage bucolique. Ils sont devenus plus beaux et plus immortels que jamais dans le cœur des admirateurs d'art. 

Que nous reste-il d’Anzar? une louche, une poupée, un texte tronqué.

Un jour, il finit par lui dire:

          Tel l'éclair j'ai fendu l'immensité du ciel,

          Ô toi, Etoile plus brillante que les autres, 

          Donne-moi donc le trésor qui est tien

          Sinon je te priverai de cette eau.

    

         La jeune fille lui répondit :

          Je t'en supplie, Maître des eaux,

          Au front couronné de corail.

          (Je le sais) nous sommes faits l'un pour l'autre,

          Mais je redoute le "qu'en dira-t-on"...

A ces mots, le Maître de l'eau tourna brusquement la bague qu'il portait au doigt : la rivière soudain tarit et il disparut. La jeune fille poussa un cri et fondit en larmes. Alors elle se dépouilla de sa robe de soie et resta toute nue. Et elle criait vers le ciel :

         

Ô Anzar,  ô Anzar,

         Ô toi, floraison des prairies !

         Laisse à nouveau couler la rivière,

         Et viens prendre ta revanche.

A l'instant même elle vit le Maître de l'eau sous l'aspect d'un éclair immense. Il serra contre lui la jeune fille : la rivière se remit à couler et toute la terre se couvrit de verdure.

Dans cet échange versifié entre Anzar et la jeune fille, la tradition n’y va pas par quatre chemins, elle se laisse aller en toute liberté. Anzar ne fait aucun détour pour exprimer son désir amoureux. Même en usant de métaphores, et après avoir comparé la jeune fille à une étoile, dieu va tout droit à l'essentiel : il désire le sexe de la jeune fille : (Donne-moi donc le trésor qui est tien, sinon je te priverai de cette eau.

Il est assez inhabituel dans la littérature kabyle traditionnelle qu’on évoque le sexe féminin, a fortiori comme «un trésor.» La convenance, le tabou, l’interdit d’évoquer ce en quoi les Kabyles font porter leur honneur ne semble pas respectés dans ce mythe. Est-ce la trace d’un âge où la sexualité ne souffrait pas de tabous quand elle concernait les dieux?

Dans l'antiquité, le sexe est presque le centre de tous les intérêts. Il en est ainsi presque dans tous les mythes grecs : Zeus se transforme en taureau pour ravir Europe, se métamorphose en cygne pour féconder Léda, se fait pluie d'argent pour engrosser Danaé, se change en Amphitryon pour séduire Alcmène, etc. Sans oublier les guerres, entre mortels, dont celle de Troie. Une guerre pour le trésor de la belle Hélène. C'était les temps de joie, de la vie, de liberté et de plaisir où les hommes risquaient jusqu'à leur vie pour un instant de félicité, sans que personne ne les accuse d'adultère, ni ne les menace des feux de l'enfer. 

Croire en Anzar, c'est voir dans le sexe d'une femme un trésor, une source de bonheur, non un lieu de débauche et d’impureté comme le prêchent certaines grandes religions. Croire en Anzar, c'est vouer un culte à la nudité, à la beauté et à l'amour. 

Ne croyez pas pour autant que, dans l'ancien monde, les jeux charnels se pratiquent à ciel ouvert. En termes de morale, le monothéisme n'a rien apporté de neuf à l'humanité. A cela près que chez les païens, l'amour n'est pas un vice, elle est déesse, et c'est elle qui choisit, sélectionne et élimine. Pas de flèches érotiques pour les satyres et les pervers. 

Mais il nous semble tout de même, que la nouvelle morale a bien rattrapé l’audace ancienne. Et cela se lit dans la réponse de la jeune fille : « Je le sais, nous sommes faits l'un pour l'autre, mais je redoute le "qu'en dira-t-on". Tout en exprimant son désir amoureux, qui la pousse vers la divinité, elle se l’interdit à la fin, car elle a peur du jugement de la société.  Telle est la vie des Kabyles reconvertis en la nouvelle religion, ils sont déchirés entre la liberté charnelle païenne d'Anzar et la nouvelle morale les condamnant à la « pureté ». 

Quel est donc le véritable sentiment des Kabyles quant aux deux attitudes du dieu et de la jeune fille, verraient-ils un vice dans la proposition d'Anzar et une vertu dans le refus de celle qu'il a choisie pour fiancée, ou vice versa ?  

Il est clair que l'acceptation des Kabyles, à travers ce mythe, ou du moins ce qu'il en reste, de l'acte sexuel est justifiée par la sécheresse. C'est pour cette raison d'ailleurs qu'on peut parler d'offrande et de sacrifice. Il s’agit de donner aux dieux ce qu'on a de plus cher pour gagner leurs bonnes grâces, comme dans le cas du roi Danaos.  Dans les cas extrême de sécheresse, les Kabyles, comme tous les autres païens transgressent les règles morales et les  interdits sociaux. C'est une question de survie. Ils organisent eux-mêmes l'acte d'amour pour arriver à leur fin. 

Quant à la fin de l'histoire, à notre point de vue, elle est arrivée trop tôt. Nous pouvons même dire bâclée. Qu'est-ce qui pourrait bien se passer entre le moment où Anzar assèche les sources et les rivières et le jour des noces ? Comment a réagi le peuple de la contrée asséchée? Comment la nouvelle a-t-elle été prise par les parents de la jeune fille ? Qui a décidé de la sacrifier et de l’offrir à Anzar?  Un roi ? Une assemblée ? Ses parents ? Un cercle de sages ? 

Toute la tragédie s'est déroulée en un seul acte. Nous ignorons ce que la sécheresse a fait endurer au pays de la jeune fille. Chapitre très important à nos yeux, car c'est là où se joue la partie politique, le moment crucial pour le peuple de la jeune fille du choix à faire entre défier les dieux au point de mourir de soif ou sacrifier une vie humaine pour le retour de la pluie. 

Le manque d'éléments historiques et politiques nous éloigne du temps scientifique et historique. Même si Anzar, grâce à son immortalité de dieu, nous révèle dans sa splendeur divine la nature des croyances de nos lointains ancêtres, il ne nous aide pas pour autant à connaître l'historicité de son mythe. C'est là où se manifestent les limites de l'oralité. Les monothéistes musulmans n'ont qu'à changer certains mots, censurer certains passages, et ç'en est fait de la suprématie du dieu Anzar et de l'Histoire de son peuple.  Ce qui n'est pas le cas du mythe d'Amymoné, que les Grecs ont pris soin de transcrire avant la chute du polythéisme, dont on peut lier la fin au règne de Théodose II.

A son arrivée en Europe, le christianisme n'a rien pu changer des mythes grecs. Les textes antiques sont là et ils font autorité. 

La tradition orale que les Kabyles chérissent et croient sur parole est malheureusement peu digne de foi. Elles changent au gré des croyances jusqu'à constituer une espèce de syncrétisme appelé Islam. Un mélange de paganisme, de judaïsme, de christianisme et d'islam. Tout se mélange et se retrouve parfois dans le même mythe.

Les missionnaires monothéistes ont su mettre à profit l’oralité kabyle pour détourner nos mythes, les transformer en contes ou en fables de vieilles femmes, au point que ce sont les premiers intéressés, les Kabyles eux-mêmes, qui se mettent à modifier leurs mythes pour les rendre conformes  à l’orthodoxie ambiante.

Et pour preuve, nous assistons depuis quelques années à la réécriture de l'Histoire de la Kabylie par des fonctionnaires de l'Histoire, suppôts du pouvoir, et qui, perpétuant la tradition de Ibn Khaldoun, arabisent les noms toponymiques du pays kabyle et donnent à ses villes et villages des saints musulmans comme pères fondateurs. 

Mais au-delà de cette falsification organisée par l'Etat algérien, la tradition kabyle a, dans certains cas, aidé à la réussite de ce macabre projet. Les Kabyles aiment eux-mêmes à se donner comme ascendants des saints religieux musulmans. Ils le font sans doute dans l'espoir de protéger leurs villages et leurs familles. 

Dans certains villages, on fabule même sur l'origine des sources. Beaucoup de villages aiment à devoir l'eau, le bien d'Anzar, à des saints religieux musulmans locaux. Nous vous donnons comme exemple celui du village Maraghna dont les habitants sont convaincus que leur source d'eau a jailli de la terre après que Wedris,  grand saint musulman local, ait miraculeusement planté sa canne dans le sol. Ce genre de légende est récurrent en Kabylie. Le but recherché par les constructeurs des nouveaux mythes est simple. Connaissant l'importance qu’à l'eau dans la vie des Kabyles, leur attachement à Anzar faiseur de pluies, les monothéistes musulmans préfèrent travestir les mythes d'origine, remplacer les divinités anciennes par des saints musulmans, en deux mots, ils veulent avoir le monopole sur l'eau, autrement dit, sur la vie.  Ainsi, le Kabyle sera dans une obligation de reconnaissance éternelle à cette nouvelle religion, venue du désert... avec de l'eau. 

Voilà l'exemple d'usurpation dont les monothéistes sont capables et coupables.  Mais pour peu qu'on connaisse la mythologie gréco-romaine, on se rend compte de la supercherie : la canne de Wedris n’est plus ni moins que  le trident de Poséison, dieu de la mer, qui fait jaillir de la terre des sources, comme dans le mythe d'Amymoné. Du trident à la canne, d’un dieu ébranleur des terres à un saint branlant, n’est-ce pas une dégradation?

Comme il n’y a plus assez de cannes, ni de saints efficaces et comme les sécheresses ne cessent de frapper le pays ces derniers temps, l'Etat algérien, persistant dans son idéologie arabo-islamique, vieille de quatorze siècles, fait officiellement appel, contre toutes prévisions météorologiques modernes,  aux imams des mosquées afin de diriger des prières "hydratantes", pour qu'Allah, dans son immense générosité, arrose, fanatiquement les terres du dieu de la pluie.  Comble du paradoxe!

Mais nous diriez-vous, pourquoi les Kabyles se complaisent-ils dans le rôle que l'Etat algérien et ses alliés leur donnent? Effectivement, les Kabyles, dans leur situation de minorisés par l'idéologie officielle ont du mal à lutter contre les clichés que leurs adversaires politiques développent contre eux.  Ils sont exposés à la banalisation de l'antikabylisme au sein de l’Etat et de la société non-kabyle. L’Etat ne cesse de dévaloriser la culture et la langue kabyle en encourageant la production religieuse dans la région. Il subventionne des projets culturels réducteurs et rétrogrades dans le seul but de maintenir la culture kabyle dans le folklore, et surtout de la confiner dans un statut de sous-culture musulmane.  A côté de cela, l’Etat et ses affidés mènent une lutte à mort contre les idées modernes de liberté, de laïcité et de démocratie, jugées coloniales et ennemies de l’Islam. Chose étrange, quand on entend par ailleurs, en Occident, des Musulmans affirmer le contraire, à savoir que l’Islam est compatible avec la laïcité, la démocratie. 

L'Etat algérien et ses alliés islamistes, sachant les Kabyles enclins à la culpabilité,  - une survivance de la religion chrétienne sans doute - n'hésitent pas à appuyer sur ce sentiment en leur reprochant des intentions jusque là non avérées chez les intéressés, telles leur désir d'indépendance, d'instauration d'un Etat laïc, de fondation d'une école à l'occidentale, etc. Et les Kabyles, culpabilisant, pour prouver leur bonne foi d'unité nationale, se laissent naïvement dépouiller de leur langue, leur Histoire et leur culture. Ils vont jusqu'à renier tout ce qu'ils ont de spécifiques.  Pire, dans certains cas, ils vont jusqu'à se sacrifier pour l'Algérie afin de se faire accepter dans la nation algérienne. Puis, quand il y a un conflit qui se profile, notamment contre l’ennemi marocain, ces mêmes détracteurs d’hier se mettent à flatter les Kabyles, en leur imputant courage et dignité. Et les Kabyles, tels des enfants pris en faute, oublient le mépris et la punition dont ils sont victimes en se lançant comme des bœufs à l’abattoir. Ils s'engagent alors corps et âme dans la défense du pays que certains intellectuels de service kabyles leur font miroiter comme le leur. 

Les Kabyles ont tout le temps pris les bons sentiments pour des arguments. Ils confondent la parole donnée par les dirigeants de l’Etat algérien avec celle des hommes d’agraw ou tajamaɛt/assemblée de village. Tels les moutons de Panurge, ils suivent le premier du troupeau qui a choisi la voie irrémédiable du sacrifice inutile, convaincu de son avenir dans l'Algérie. Ils ignorent que l’Etat algérien n’est pas le village, que la politique n’est pas la taqbaylit/Sagesse kabyle. Ils ignorent par-dessus tout que l’Etat algérien fait de la politique et celle-ci n'admet pas la sagesse kabyle, encore moins sa bonne foi et sa naïveté, au sens de Montaigne. 

Il y a aussi le cas de certains intellectuels kabyles, qui, se voulant internationalistes, étouffent en eux tout ce qui est kabyle. En manque d'audience, ils squattent les associations culturelles berbères, pour présenter leurs travaux, rappelant aux Kabyles et les Berbères la justesse des combats des autres peuples, c’est-à-dire des peuples non-berbères, pour leur liberté et leur indépendance. 

Peurs d'êtres étiquetés de régionalistes et de racistes, ces intellectuels se disent algériens, et pour prouver leur bonne foi, nous ne savons pour qui, ils s'opposent à toute aspiration émancipatrice kabyle. 

Ces intellectuels, proches des milieux de la gauche parisienne, croient comme elle que la langue n'est qu'un instrument de communication, que la religion musulmane est compatible aux valeurs universelles, et nous en passons. Pour peu qu'un intellectuel kabyle, vrai opposant, s'exprime, compose ou écrive en kabyle, aussi  brillante soit sa culture universelle, il se voit exclure du cercle restreint et tautologique de l’élite intellectuelle algérienne.  

Ces intellectuels algériens ne considèrent pas leurs collègues d’expression kabyle des leurs. Pour eux, il n’existe  que deux catégories d’intellectuels en Algérie, arabophone et francophone.  Certes, ils manifestent de la sympathie à l’égard des Kabyles, surtout quand ces derniers chantent ou manifestent pour la démocratie, mais dès qu'ils se mettent à s’affirmer en tant que Kabyles,  ces intellectuels les rappellent à l'ordre à coups de culpabilité : ils leur rappellent le sacrifice de leur ancêtres, appelés les lions des djbels, durant la guerre d'Algérie. 

Ces élites, alliées déclarées de l'Etat ou opposants de la maison,  ne cherchent enfin qu'une chose : sacrifier la Kabylie pour la grandeur de l'Algérie et du monde arabo-musulman. 

Parfois, ils nous disent, pour nous rassurer, qu'ils sont eux même Kabyles, même plus vrais que les Kabylistes, parce que Musulmans comme leurs ancêtres, et de ces derniers, ils ne manquent jamais de citer les plus "illustres", allant des saints jusqu'aux combattants religieux locaux.  Par ailleurs, ils ne citent Massinissa, Jugurtha et les Juba, que pour justifier le mépris qu'ils ont eux-mêmes de leur langue kabyle : ils aiment à rappeler aux Kabyles que même ces rois n'ont jamais fait du berbère la langue officielle de leurs successifs royaumes. 

Pour cette « élite », tout est clair, un intellectuel algérien arabo-musulman est universel et son homologue kabyle n'est qu'un vulgaire poète tribal. 

En somme, en dévalorisant leur culture, ces intellectuels Beni-naɛam/Beni-ouioui espèrent gagner les faveurs de leurs maîtres d’Alger, et en même temps, se faire accepter dans les milieux de gauche universalistes parisiens, amis des  dictateurs arabo-islamistes. N'est-ce pas ce qu'on appelle  esprit de colonisé ?      

Nous finirons avec cette citation d'un africain du sud qui, après la colonisation de son pays par les colons européens, disait : "Quand ils (les colons)  sont arrivés, ils avaient le livre (la bible) et nous avons la terre; aujourd'hui, ils ont la terre et nous avons le livre." 

   

Annexes

Annexe 1

Les Danaïdes

Le roi Bélos, fils de Libye et de Poséidon, qui régnait sur la Haute Egypte eut trois fils de sa femme Anchinoé (Fille de Nilos/Le Nil) : Aegyptos qui devint roi d'Egypte; son frère jumeau Danaos, roi de Libye et enfin Céphée, roi d'Ethiopie. Aegyptos proposa à son frère Danaos de marier ses cinquante fils (Fils d'Aegyptos) à ses cinquante filles (Filles de Danaos) pour forger une alliance. Danaos suspecta un piège. En effet, l'oracle de Delphes lui prédit un jour que les fils d'Aegyptos devaient tuer leurs femmes après leur mariage. Epouvanté, le roi de Libye prit la fuite avec ses cinquante filles.  Il alla à Argos où, avec l'aide d'Apollon et d'Athéna,  prit la place du roi Gélanor. 

Mais Aegyptos ne tardera pas à arriver à Argos. Il fit le siège de la ville et Danaos finit par céder.  Craignant pour la vie de ses filles, il leur demanda de cacher une grande épingle dans leurs cheveux et de tuer avec leurs maris la nuit venue. Toutes obéirent à leur père sauf la plus jeune, Hypermnestre, qui sauva son époux Lyncée. 

Lorsqu’il apprit le sort de ses fils, Aegyptos s'enfuit à Aroé où il mourut. Plus tard, Lyncée revint avec sa femme Hypermnestre à Argos, où il vengea ses frères en tuant Danaos et ses quarante neuf filles. Puis, il devint roi d'Argos.

Les Danaïdes furent châtiés pour leur crime. Elles furent exilées au Tartare et durent pour l'éternité remplir d'eau des tonneaux troués.     

Nous avons choisi de mettre cette note afin de compléter le mythe d'Amomyné. Dans l'histoire des Danaïdes, le mythe rappelle aussi les origines de ces filles et de leur père Danaos. Ce qui n'est pas le cas dans le mythe d'Anzar. Il ne fait nullement allusion aux origines ethniques de la jeune fille. Là, encore la tradition orale d'Anzar a omis ou on lui a fait omettre l'élément de l'origine de l'héroïne du mythe. 

Annexe 2

Le chiffre cinquante dans les mythes grecs et kabyles

Il y a aussi le chiffre cinquante qui est récurrent dans la mythologie grecque : Danaos avait cinquante filles; Nérée, divinité de la mer et l'Océanide Doris avaient cinquante océanides.  Dans le mythe kabyle "Les premiers parents du monde et la version simplifiée des Amazones" de Leo Frobenius, il est question aussi de cinquante filles et cinquante garçons. Le nombre de garçons et de filles est identique dans le mythe grec des Danaïdes et le mythe kabyle des premiers parents du monde dont voici le résumé :

Au début, il y avait un homme et une femme. Ils vivaient sous terre. Un jour, ces premiers êtres rencontrèrent l'amour et donnèrent naissance à cinquante filles et cinquante garçons.  Cependant, les Premiers Parents du Monde ne savaient que faire de leur progéniture, ils les envoyèrent au loin. Les cinquante jeunes filles allèrent vers le nord et les cinquante garçons vers l'est. Après avoir marché pendant des années, ils finirent par sortir de sous la terre et voir la lumière du ciel. 

Une fois sur terre, ils découvrirent les montagnes, les mers, les fleuves, les arbres... Or, autrefois la nature parlait, et les enfants, en voyant le ciel, se dirent : "Pourquoi devenons-nous rester sous terre alors qu'il existe un endroit d'où l'on peut voir le Ciel ?". Ils se mirent à tout interroger.  "Qui vous a créés ?" demandèrrent-ils aux arbres. - 'C'est la terre qui nous a engendrés." répondirent ceux la.  "Qui t'a créée ?" questionnèrent la terre. - "Je suis faite comme vous." répondit la terre. Ils continuent ainsi avec la lune, les plantes et tous ce qu'ils rencontraient.

Les cinquante garçons décidèrent un jour de s'installer, et pour ce faire, ils choisissent un lieu à côté d'un fleuve, creusèrent la terre et construisirent des maisons avec des pierres et du bois. 

Les jeunes filles, de leur côté, continuèrent de marcher jusqu'à atteindre le fleuve où elles rencontrèrent les cinquante garçons. Un jour, se baignant dans le fleuve, l'amour décide de les unir et ils se mirent ensemble. Hormis un garçon et une fille, de nature sauvage, qui, eux, refusèrent de vivre en communauté, ils préférèrent plutôt vivre dans la forêt. La fille devient Tteryel/Ogresse et le garçon Izem(a)/Lion.

Les autres filles et les autres garçons étaient heureux d'êtres débarrassés de ces créatures dévoreuses d'êtres humains. Ils vécurent tous ensemble dans la sérénité et le bonheur. 

(Extrait de : Premiers Parents du Monde et la version simplifiée des Amazones-Tiré de Contes kabyles de Leo Frobenius, traduit de l'allemand en français par Mokrane Fetta.)  

a) Nous nous demandons pourquoi l'auteur, ou son informateur, a choisi comme mari de Tteryel/Ogresse  Izem/Lion ou Fauve au lieu d'Awaγzen/Ogre ? 

Nous remarquons que dans ce mythe, il y a aussi absence de noms des humains et de lieux. Les premiers humains vivaient sous terre, puis un jour, ils en surgissent comme les Titans et les Géants pour vivre sous le soleil. 

Certains détails de ce mythe nous rappellent la Théogonie d'Hésiode : La terre qui nait d'elle-même et qui met au monde par la suite les plantes, les arbres, les fontaines, les montagnes et les fleuves.

Quant aux humains, ils doivent leur vie à Eros, la première divinité d'amour. C'est lui qui unit les Premiers Parents du Monde pour donner naissance à cinquante filles et cinquante garçons. Enfants de même parents, en l'occurrence frères et sœurs, ils se marient, grâce, une nouvelle fois, à Eros, sous la lumière du jour.   

L'union des cinquante filles et cinquante garçons, frères et sœurs, à l'origine, ressemble aux unions des cinquante filles de Danaos et des cinquante garçons de son frère Aegyptos. La différence entre les deux mythes se manifeste à la fin des récits. Les Danaîdes tuèrent leurs maris durant leurs noces, exceptée Hypermnestre, qui désobéit à son père et sauva son mari Lyncée, en le faisant fuir Argos. Dans le mythe kabyle, exceptés une fille et un garçon, qui préférèrent vivre dans la forêt et qui finissent par se transformer en ogresse et en ogre, les autres couples vécurent ensemble dans la sérénité et le bonheur. Dans le mythe grec, la sauvagerie se manifeste dans les quarante neuf filles de Danos, et dans le mythe kabyle,  dans le couple transformé en ogre et en ogresse.   

  Le mythe kabyle "Les Premiers Parents du Monde" n'évoque, à notre avis, en rien le mythe des Amazones. Les Amazones, dans la légende, tuent leurs enfants mâles ou les rendent aveugles ou boiteux, pour ensuite les utiliser comme serviteurs. Et pour assurer la perpétuation de leur civilisation, elles s'unissent une fois par an avec les hommes des peuplades voisines dont elles choisissent les plus beaux.

Les Amazones, dans la mythologie grecque, sont un peuple de femmes guerrières résidant sur les rives de la mer noire. Le mot Amazone se décompose en A privatif et Mazos, sein en Ionien. Ces femmes ont pour coutume de se couper le sein droit pour faciliter le tir à l'arc.

Remarque : Dans Contes kabyles de L. Frobenius,  Première partie du livre I ( La spiritualité de la culture et la poésie populaire des Kabyle), nous pouvons lire ceci : "Il faut signaler un autre genre, dont la découverte nous emplit, mes amis conteurs et moi-même, d'une grande ferveur et d'une profonde émotion. Il s'agit des mythes d'origine et des récits cosmogoniques. Ils sont issus de cette sagesse ancestrale dont j'ai démontré les liens incontestables avec l'origine des monumentales peintures rupestres préhistoriques. Pour mes informateurs, ces mythes constituent naturellement un secret redoutable et jalousement gardé : ils m'avaient d'ailleurs, chaque fois, instamment prié de ne jamais les révéler aux Arabes." L. Frobenius.

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