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Aux temps de sécheresse, les vieilles femmes du village se rassemblent et fixent le jour de la célébration d’Anzar. Le jour venu, la matrone du village, accompagnée de quelques femmes, se rend chez la fille choisie pour être la fiancée du dieu. Cette dernière est parée de beaux habits et de bijoux et elle est portée sur le dos de la vieille. (1) 

La matrone ouvre la marche et le groupe de femmes la suit. Elles forment un cortège et font le tour du village en chantant les louanges d'Anzar. Chemin faisant, elles s'arrêtent à chaque porte, de nouveaux membres, exclusivement des femmes et des garçons, les rejoignent avec de la galette, de la semoule, des figues sèches, de la graisse, des oignons, de la viande fraîche ou séchée, etc. La procession grandit, telle une boule de neige, au fur et mesure qu'elle avance vers le lieu de la cérémonie, à savoir la "mosquée" ou l'un des sanctuaires du village, comme la place publique ou le cimetière. Arrivés sur les lieux, les femmes déposent la fiancée, puis se mettent à cuire la nourriture recueillie. Tous les accompagnateurs prennent part au repas. Celui-ci terminé, on lave les ustensiles et on jette l'eau usée dans la rigole.

Nous constatons, à l'occasion de cette fête, que le rite d'Anzar se pratique entre femmes et garçons. Les femmes choisissent donc le jour où les hommes s'absentent du village, comme le jour du marché, pour investir les ruelles et la place publique.(2) 

 

Pourquoi la cérémonie est-elle exclusivement féminine? - C'est probablement à cause de la nature originelle de ce rite, marquée par la nudité (3) de la fiancée, ainsi que du caractère sexuel que revêt la cérémonie. Par pudeur, ce jour-là, les hommes s'éclipsent pour laisser les femmes entre elles. En revanche, le jour de Timecreṭ(4) où le sang coule dans les rigoles de nos sanctuaires, c'est au tour des femmes de s'effacer. Elles laissent les hommes égorger un taureau en l'honneur de la divinité de l'eau. C'est le jour de partage des rigoles d'eau des fontaines et des rivières. 

Le taureau, dans la tradition grecque, est l'animal qu'on sacrifie en l'honneur de Poséidon, dieu de la mer. Chez les Kabyles, pour quel dieu sacrifie-t-on le jour de Timecreṭ?  Laissons pour l'instant cette question de côté, nous y reviendrons dans le chapitre lié aux sacrifices, et à la symbolique de la viande et du sang de la victime sacrificielle, chez les Kabyles.

 

Il y a donc des rites pratiqués exclusivement par les femmes, puis d'autres par les hommes. Qu'en était-il à l'origine? Les célébrations étaient-elles mixtes? La séparation des sexes est-elle venue plus tard, suite à la condamnation par les monothéistes des différents rites païens de fertilité, à leurs yeux, "immoraux", car liés à la nudité et à la sexualité.  

En Grèce, on connaît des rites essentiellement réservés aux femmes, dont les hommes étaient exclus. On peut notamment mentionner les mystères liés à Démeter(5), les Bacchanales(6) et la procession des Panathénées à Athènes qui s’ouvraient exclusivement par un cortège de jeunes filles qui se rendaient les premières au temple de la déesse vierge(7). Hérodote (IV,188) mentionne dans la partie des Enquêtes qui concernent la Libye (l’Afrique du Nord antique), des rites que les Vierges des Auses (tribu libyenne) exécutaient en l’honneur d’une déesse indigène, donc certainement berbère, et qui n’était autre que celle appelée Athénè par les Grecs. «Le jour de la fête annuelle d’Athénè, les vierges se rangent en deux bandes combattant les unes contre les autres à coups de pierres et de bâtons. Celles qui meurent de leurs blessures sont réputées fausses vierges. Avant le combat, celle qui est reconnue pour la plus belle est ornée d’un casque corinthien et d’une armure grecque ; on la fait monter en outre sur un char et on la promène autour du lac.» Donc encore une fois, nous avons la présence de jeunes femmes exclusivement, qui se livrent à un jeu, ou plutôt à un agôn (combat), près d’une étendue d’eau, consacrée à Triton, un des fils de Poséidon. Que de rapprochements possibles avec le rite dont nous traitons ici!

 

  Quant au lieu de cérémonie, il diffère d'un village à un autre : il y en a qui l'organisent au cimetière, d'autres sur la place publique, puis d'autres encore dans Lğamaε, qu'on traduit à tort par mosquée. Car le mot Lğamaε, d'origine arabe, signifie littéralement, en kabyle, lieu de réunion. Il y a des villages qui distinguent Lğamaε de Tajmaεt, respectivement lieu de culte et lieu de réunion; puis pour d'autres villages Lğamaε signifie les deux à la fois. Peut-on, dans les deux cas, traduire Lğamaε par mosquée? - Il l'est sans doute pour ceux qui y prient Allah. Mais Lğamaε, dit parfois Axxam n Ṛebbi(8), ou maison de dieu, sert à la fois de maison de prière, de lieu de réunion, de lieu d'hospitalité pour les étrangers, de refuge... En somme, Lğamaε est un petit panthéon, appartenant à toutes les divinités, y compris le dieu monothéiste. Et le jour de la célébration d'Anzar, Lğamaε ne devient-il pas le temple d'Anzar ?

 

Quel est le dieu, en Grèce, qui pratique l'union sexuelle dans les temples? - Poséidon bien entendu. C'est dans le temple d'Athéna que le dieu de la mer s'est uni à la nymphe Méduse. Après quoi, la déesse Athéna, offensée, transforma la nymphe en monstre au regard qui tue. Le regard qui pétrifie. Celui que les Kabyles redoutent. Celui dont ils protègent les petits enfants(9).  

 

Après le repas, la matrone du village dénude la fiancée et la remet à Anzar. Cette dernière s'enveloppe d'un filet à fourrage(10) et fait sept fois le tour du sanctuaire avec en main aγenja (une cuillère à pot), qu’elle présente, comme pour demander de l’eau. Puis, tout en tournant, autour du sanctuaire, elle répète : "Ay at waman, awit-d aman, nefka taṛwiḥt i wi-tt-yebɣan. » (Ô vous, maitres des eaux, donnez-nous de l'eau, j'offre ma vie à qui veut la prendre.)

Quand la jeune fille a terminé sa giration, elle dit : «Tajemmaɛt texla telluẓ, tḥeṛs-iyi amzun d talafsa. » (Le filet à fourrage est vide, il a faim, il m’étreint comme ferait une hydre.) A la fin de l’incantation de la fiancée, c’est autour des femmes réunies dans le sanctuaire, d’entonner un chant en chœur : «Tamurt a tters am tegmert, s tirza-k tefṛeḥ. » (La terre attend comme une jument, toute à la joie de ta venue.)

 

Cette scène ressemble à celle de la Théogonie d'Hésiode, où, au pied du mont Hélikon, des Muses tournent autour de la fontaine de Zeus en chantant en choeur l'origine du monde. Dans le rite d'Anzar, la fiancée tourne autour du sanctuaire en déclamant et un choeur de femmes lui répond en chantant. Mise en scène théâtrale qu'on retrouve dans la tragédie grecque, notamment la plus ancienne où tous les rôles sont joués par un seul comédien. Celui-ci, au centre de la scène, se retrouve devant un dilemme. Il déclame sa souffrance en demandant de l'aide aux dieux; puis dans l'orchestra, un choeur de femmes ou d'hommes commentent la tragédie.

L'existence des choeurs kabyles remonte à l'antiquité. Ils sont présents dans toutes les cérémonies : mariages, décès, travaux des champs... Partout où il y a une activité collective, un choeur l'accompagne. Dans les choeurs des femmes kabyles, on retrouve maintes références au polythéisme : elles décrivent comme autrefois la beauté et le pouvoir des divinités païennes en les comparant à des astres, à des fleurs et à des oiseaux. 

Les choeurs féminins kabyles, comme ceux des Muses, sont de véritables hymnes à la nature. Ils chantent la beauté des champs, des mers, des montagnes, des fleuves et des fontaines. Ils chantent la providence des puissances divines et la bienveillance des génies. Toutefois, ces chants restent implicites : ils ne nomment les dieux, mais la description qu'ils font d'eux nous amènent à les reconnaître, pour peu qu'on connaisse la mythologie gréco-romaine. En revanche, les choeurs d'hommes, dont les chants continuent à subsister dans leur forme d'origine, ont subi les influences des confréries musulmanes. Ils évoquent eux aussi les dieux païens, leurs attributs et leurs fonctions, mais sous l'image du dieu monothéiste. Tout est Lui et il n'y a que lui. Tous les dieux polythéistes sont devenus Allah ou Ṛebbi. Aujourd'hui, c'est lui qui tonne, qui blanchit les sommets des montagnes, qui fait trembler la terre, qui fertilise nos champs, qui protège nos forêts... Drôles de fonctions pour un dieu venu du désert ! 

 

A la fin de la procession autour du sanctuaire, le choeur de femmes entourant la fiancée reprend la parole et s'adresse à la divinité : "La terre attend comme une jument, toute à la joie de ta venue." -  Dans ce passage, le choeur assimile la terre ou la fiancée à une jument, prête à s'offrir à Anzar. Dans la mythologie grecque, Poséidon, n'est-il pas assimilé à un cheval ? 

A la fin, les jeunes filles du village se livrent au jeu de la balle, zerzari ou takurt. Munies chacune d'un bâton, elles se disputent la balle afin de la mettre dans un trou conçu pour la recevoir. La balle mise dans le trou, les jeunes filles chantent : "Agellid yers-ed a lqaεa, tislit tsebbed terḍa." (Le roi est descendu sur terre, la fiancée s'est soumise et a consenti." 

 

Le jeu de balle auquel s’adonnent les jeunes filles pourrait être rapproché d’une scène de l'Odyssée.  La scène se passe au bord d'un fleuve sans nom, dans le pays d'Alcinoos, roi des Phéaciens(11). La veille de l'événement, Nausicaa, fille du roi Alcinoos et de la reine Arêté, voit Athéna en rêve sous les traits de l'une de ses amies qui lui conseille d'aller laver son linge à la rivière dès le lendemain matin pour préparer ses futures noces. Le lendemain, elle demande à son père un attelage pour aller avec ses suivantes, laver leurs vêtements dans le fleuve voisin. Le roi accepte et Nausicaa, accompagnée de ses suivantes, se rend à la rivière en emportant une fiole d'huile et des victuailles. 

Une fois le travail terminé, les jeunes filles se baignent, se frottent leur corps d'huile d'olive et jouent à la balle. Et voilà qu'à l'heure de partir, Athéna, intervient de nouveau et détourne la balle vers le fleuve profond. Les cris des jeunes filles réveillent alors Ulysse, échoué non loin de là après le naufrage de son navire. Sale et affamé, il décide de se montrer malgré sa nudité qu'il cache derrière quelques branchages. Toutes les filles s'enfuient, seule Nausicaa demeure face à l'inconnu. Dès qu'elle l'aperçoit, elle tombe amoureuse du héros et fait l’aveu suivant: « Plût aux dieux qu'un tel homme fût nommé mon mari, qu'il habitât ici et qu'il lui plût d'y rester

 

Dans cet épisode, les rôles sont inversés. Contrairement à notre histoire d'Anzar, c'est l'homme qui devient fiancé et qui implore l'aide d'une princesse, future reine des Phéaciens.  Il s'est offert tout nu au regard de la jeune princesse et de ses suivantes. Mais qui l'a poussé vers celle-ci ? Poséidon bien entendu. Le dieu l'emmène vers son île pour l'offrir à la future reine des Phéaciens. Sale et affamé, il échoue sur les rivages du grand fleuve, où Athéna lui procure un long sommeil avant qu'il ne soit révéillé par les cris des jeunes filles jouant à la balle. A l'approche de celles-ci, et, tel la fiancée d'Anzar se couvrant le corps avec un filet à fourrage, Ulysse cache sa nudité derrière quelques branchages.  Mais qui a offert Ulysse à la future reine des Phéaciens, descendante de Poséidon ? N'est-ce pas Athéna, la déesse de la sagesse ? Qui offre, dans le rite d'Anzar, la fiancée au roi de la pluie si ce n'est la matrone du village, digne de la chaste déesse, femme aimée de tous et de conduite irréprochable ? 

Nous constatons que les deux histoires sont faites sur la même trame et constituées des mêmes éléments : nudité, fiançailles, rivières, jeu de la balle... Seuls les rôles des personnages sont inversés. Mais la forme des mythes est identique. Ils pourraient être de même inspiration. L'histoire d'Anzar, bien qu’elle soit tronquée, reste donc, dans sa forme, fidèle au schéma de construction du mythe antique.  

 

Quoiqu’Anzar ait perdu aujourd’hui de sa sacralité chez les Kabyles, il reste néanmoins un réferent spirituel très fort. Personne ne l'a totalement oublié car il est un élément de la nature. Il fait corps avec les paysages et les saisons. Il en est de même pour tous les dieux et déesses méditerranéens. Pour peu qu'on s'interesse à la "mythologie" gréco-romaine, on reconnaitra à travers les descriptions et les fonctions, dont font mention les choeurs traditionnels kabyles, chacun des dieux et déesses antiques qui, jadis, régnaient sur les deux rives de la Méditerranée.

Aujourd'hui, il ne reste de nos dieux païens que quelques survivances diluées dans une espèce de syncrétisme appelé Islam.  Mais qu'est-il advenu du dieu Anzar ? Un dieu en qui personne ne croit, sauf exception faite de certaines vieilles femmes, gardiennes du temple, qui continuent encore tant bien que mal à l'évoquer en période de sécheresse. Le rite d'antan dédié à cette divinité ne fait plus recette de nos jours. Dans nos villages, aujourd'hui, comme dans tout le monde musulman, on prie Allah pour que tombe la pluie. 

Pour les monothéistes, seul leur dieu est habilité à donner de la pluie. Pour eux, le rite d'Anzar relève de la superstition, il appartient à l'ensemble des cultes dépassés, et ce, depuis l'avénement de leur religion. Ils affirment, sans rien démontrer, sinon par la force, qu'il n' y a de dieu que le leur, que les dieux antiques, ceux des autres bien sûr, ne sont que chimères. 

Mais si nous nous permettons un moment de douter des croyances, et de réfléchir, nous nous retrouvons sans doute à nous poser ces questions quelque peu troublantes : Qui est habilité à dire que le dieu d’un autre est  dépassé ? De quel droit peut-on affirmer l'existence de son dieu et la non-existence des dieux de l'autre ? De quel droit traite-t-on de mécréant celui qui continue de croire aux dieux de ses ancêtres ? En quoi la prière de la pluie est-elle plus vraie que le rite d'Anzar? 

Le monothéiste ne tarit pas d'exemples. Il ne jure que par son dieu. Un dieu qu'il impose. Le monothéiste ne respecte que son dieu. Il traite la vieille montagnarde kabyle priant Anzar d'ignorante. Il traîte le poéte kabyle évoquant Anzar de mécréant. Pour le monothéiste, détenteur de la vérité, tout a commencé avec sa religion. Tous les dieux adorés par nos ancêtres sont faux. Nos ancêtres qu'ils nous décrivent avec autant de mépris qu'ils décrivent les bêtes sauvages. Pour preuve, combien de fois n'avons-nous pas entendu des Kabyles dire de leurs ancêtres qu’ils étaient des Imjhal ou Lğuhala/Ignorants.

Or, si on renverse les rapports de force, et que la vieille montagnarde kabyle se met à son tour à qualifier d'ignorant celui qui ne croit pas à son dieu ? Que le poète kabyle qualifie de mécréant celui qui renie Anzar, dieu de ses lointains ancêtres ?  - Que dira le monothéiste ? - Il criera sûrement au scandale et au martyre comme il l'a fait dans la Rome antique, et continue à le faire, aujourd'hui, dans les pays laïcs.  

Mais le païen est un être tolérant. Il n'obéit à aucun dogme. Il respecte la croyance des autres. Les Grecs et les Romains intégrèrent dans leurs panthéons les dieux des peuples conquis. Ils permirent même à leurs soldats issus des colonies d’honorer les dieux de leurs patries et de s'exprimer en leurs  langues. (Voir : Les mémoires d'Hadrien - de Marguerite Yourcenar.)

Il en est de même de la vieille montagnarde kabyle, elle n'impose ses dieux à personne. Elle se contente de les adorer et de vivre avec eux dans sa maison, dans ses champs et dans son jardin. Mais le monothéiste ne l'entend pas ainsi. Il envahit son jardin et la menace des enfers, du monstre de la tombe et du jugement dernier. Il chasse le poète kabyle qui ose, sur sa terre et sous le ciel d'Anzar, rappeler les dieux de ses ancêtres. Le monothéisme prend par la violence et se maintient par la peur. Selon le monothéiste, les dieux des autres n'existent pas car il ne désire pas qu'ils existent. 

Voilà comment ont fini les dieux antiques. Ils ont fini dans le sang sur le pont Milvius en 312 et dans les eaux de la rivière froide en 394. (Voir : comment notre monde est devenu chrétien ? - de Paul Veyne)

Oui, le même sort fut réservé aux dieux grecs et romains, mais l'Europe, dominée par le christianisme après la chute de Rome, s'est vite ressaisie. La Renaissance est née et Hélios s'est levé à nouveau sur le vieux continent avec son lot d'humanisme, de savoir et de liberté. Surtout celui de la liberté de croire ou de ne pas croire. C'est la fin d'une vie ténébreuse et des lendemains pavés de bonnes intentions. C'est le début d'une nouvelle ère. C'est le retour aux sources de la sagesse des anciens, notamment grecs et romains.  Celle qui met l'homme au centre de l'univers. Celle qui a inspiré la pensée universelle et les lois humaines. Celle qui a libéré la parole politique et l'activité artistique. Celle qui a fondé des cités et des républiques. Mais cela ne s’est pas fait tout seul et bien sûr absolument pas d’un coup. Les soubresauts des guerres de religion ont mené l’Europe au Siècle des Lumières, la France à la Révolution où l’on a retrouvé une sorte de paganisme républicain, qui ne revivra sur le plan symbolique qu’avec la IIIème République après les multiples restaurations chrétiennes du XIXème siècle. 

Est-ce trop tard pour que les Kabyles réalisent leur Renaissance ? Est-il possible pour eux de ressusciter leur lointain passé libyco-gréco-romain, de construire leur maison, non sur le sable, mais en pierre de l'Atlas, afin de se faire une place dans le monde libre(12) ? Est-il encore possible que les Kabyles puissent renouer contact avec leurs ancêtres imejhal/Ignorants, - qu'Apulée nous pardonne !- afin de s'ouvrir sur l'Universel ? Après tout, ils y ont largement droit. Car leurs ancêtres ont vécu longtemps avec leurs voisins et frères Grecs et Romains. C'était bien sûr à l'époque où ils pataugeaient ensemble dans l'eau de la même mer, appelée Méditerranée, propriété de Poséidon, avant qu'ils ne se perdent de vue et ne se séparent à jamais à cause des lames de fond d’un océan monothéiste, venu d'ailleurs. Un océan chargé de bien et de mal, appartenant à un dieu tricéphale.    

 

Notes : 

1) Dans les processions de mariage, quand la fiancée se marie dans le même village, elle est portée par un homme, dans son nouveau foyer. Il la soutient par le plat des pieds. Elle est donc debout sur les mains du porteur, qu’on choisit généralement fort et endurant. En effet, si celui-ci est fatigué par le poids de la mariée et qu’il se repose, il s’agit d’un mauvais présage pour elle: elle risque d’être répudiée.

 

2) C'est ce jour-là aussi que les femmes choisissent pour monter, sur la place publique, des métiers à tisser, avant de les transporter à la maison. Il est donc probable que même le jour de célébration d'Anzar coincide avec le jour du marché où les hommes s'absentent du village pendant toute la journée.

 

3) Nudité : Selon Genevois, à l'époque où les familles des Aït Qasi et de Aït Djennad se battaient contre les Turcs, les Marabouts mirent fin à l'ancienne procession. Depuis les villageois, par peur de la malédiction des Marabouts, se contentent de transporter processionnellement la seule cuillère à pot, magnifiquement ornée comme une fiancée. Le rituel est à peu près le même que l'ancien, hormis bien sûr la nudité. Le repas terminé, les jeunes filles se livrent, comme avant, au jeu de la balle.

 

3b) En abandonnant le rite d'Anzar, les kabyles, comme dans tout le monde musulman, recourt de plus en plus à la prière de la pluie. Allah a gagné. Il a mis fin au rite d'Anzar et il a chassé les femmes et les jolis choeurs de son temple.

 

4) Timecreṭ : fête antique qui consiste à égorger un taureau en l'honneur de quelque divinité le jour de partage des eaux des fontaines et des rivières. Faute de l'interdire, les monothéistes musulmans l'ont assimilé à Taεacuṛt, fête musulmane chiite (Du moins de certains villages). C'est le cas de certaines fêtes chrétiennes comme Noêl,  les étrennes et la Saint Valentin. 

 

5) Déméter : déesse grecque de l'agriculture, empruntée aux Libyens (Voir: Les Mythes grecs - de Robert Graves.)

 

6) Les Bacchanales : fêtes religieuses célébrées dans l'antiquité. Liées aux mystères dionysiaques. Elles se tenaient en l'honneur de Dionysos-Bacchus, dieu du vin, de l'ivresse et des débordements sexuels.

7) Panathénées : festivités religieuses annuelles en l'honneur de la naissance de la déesse vierge Athéna, protectrice de la cité d'Athènes. Quant aux grandes panathénées, elles se tenaient tous les quatre ans. Elles comprenaient des jeux panathénaïques, qui duraient de trois à quatres jours.

 

8) Ṛebbi : survivance juive, probablement de rabbi, celui qui dirige le culte dans les communautés juives rabbiniques. Rebbi signifie en kabyle, dieu ou mon dieu. Chez les Grecs Erebe, du grec Erebos, mot probablement de même origine, est la divinité des ténèbres (Voir : La Théogonie - d'Hésiode.)

 

9) Tiṭ : le mauvais oeil. Chez les Kabyles, les familles cachent leurs bébés de peu du mauvais oeil des membres étrangers à la familles. De leur côté, les membres étrangers refusent de les voir de peur d'êtres responsables d'une éventuelle maladie, voire même de la morti. Chez les Grecs, le mauvais oeil est aussi une croyance largement établie. (Voir : le regard qui tue - de J.P. Vernant)

 

10) Filet à fourrage : dans le mythe d'Anzar, le filet de fourrage peut signifier beaucoup de choses. Selon les informateurs de Genevois, le filet à fourrage signifie qu'il n y a plus de verdure, que les gens en sont réduits à manger de l'herbe. Le filet à fourrage peut signifie aussi le filet de pêche ou filet de chasse dans lequel on offre la fiancée à la divinité. Le filet ressemble aussi aux chênes avec lesquelles les Ciliciens ont attaché Andromède toute nue à un rocher pour l'offrir au monstre marin. Persée, qui revenait de sa victoire sur la Méduse, pétrifia le monstre en lui montrant la tête de la Méduse (au regard qui tue) et délivra Andromède. 

 

11) Phéaciens : Peuple mythique appartenant à la race des géants. Leur roi Alcinoos, fils de Nausithoos, lui-même fils de Poseidon. Les Phéaciens sont un peuple de marins. Homère raconte comment ils déposèrent Ulysse à Ithaque et comment Poséidon les punit en pétrifiant leur vaisseau sur le chemin du retour (Voir : L'Odyssée, chants VI, VII, VII et XIII - Homère.)

 

12) Libre : Amazigh, homme libre. D'où vient cette notion d'homme libre ? Après réflexion, nous sommes arrivés à la conclusion suivante : En kabyle le verbe lall ne peut se traduire par naitre, il se traduit plutôt par le mot libérer. Illul en kabyle veut dire se libérer, se libérer de sa mère, devenir libre. Ce qui nous donne illul, il s'est libéré; ilelli, libre, tilelli, liberté. La notion de naissance diffère d'une culture à une autre. En arabe par exemple, on utilse le mot walada : il s'est apparenté. 

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