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IX


 

                  La cérémonie d'Anzar se présente comme un rite non sanglant. Même si la viande, fraîche ou sèche, figure dans le menu cérémonial, les participants au culte ne sacrifient aucun animal à cette occasion. Nous regrettons toutefois l'absence de précision quant au mode de cuisson de cette viande.  Etait-elle cuite, bouillie ? Sur les cendres ? brochée ? Dans l'huile ?...

                   Nous reviendrons un peu plus loin sur la raison pour laquelle nous soulevons cette question.

                  Durant le rite d'Anzar, nous avons donc vu que l’on ne sacrifie pas à la divinité. Le seul "sacrifice" dans le rite d'Anzar est l'offrande, en la personne de la jeune fille, qu'on offre symboliquement, vivante en sus, au dieu de l'eau.

Comme dans le rite d'Anzar, il existe dans la Grèce antique des rites non sanglants durant lesquels on brûle des aliments, des plantes et des végétaux. Par la suite, ces rites se transforment et prennent la forme d'offrandes de gâteaux ou de tout autre nourriture : l'homme abandonne aux dieux une part de ce qu'il va manger, d'où les libations de vin ou de lait, ou bien, comme c'est d'usage en Kabylie, où,  des vieilles femmes continuent de déposer encore de la nourriture à l'entrée des grottes ou sur les troncs d'arbres tels l'olivier, le frène, le figuier et le chêne.

 

Le sacrifice sanglant: lien entre les hommes et les dieux

 

                  Cependant, le sacrifice chez les Kabyles, comme chez tous les autres peuples, est très fréquent. On sacrifie des coqs le nouvel an, on sacrifie un mouton ou un bouc promis après la guérison d’un malade; durant les fêtes de mariage, on sacrifie un boeuf, de même durant les jours de sécheresse ou bien au moment du partage du réseau d'irrigation en eau sur les differents champs de village; on sacrifie des bêliers et des chèvres pour les Saints locaux, pour arroser les fondations d'une nouvelle maison ou pour inaugurer un édifice public, etc.

                  Laissons pour l'heure Yennayer/Nouvel an kabyle, et les autres fêtes où l'on sacrifie des animaux à viande blanche comme le coq ou la poule, intéressons-nous plutôt à Timecre/La fête du partage de viande comme aiment à le traduire certains Kabyles et  Berbérisants[1].  On peut rappeler qu'effectivement, au cours de cette fête, quand les hommes du village sacrifient un boeuf ou un taureau, ils partagent à parts égales la viande qu'ils distribuent équitablement aux membres des familles du village.

                   La fête de Timecreṭ est donc l'occasion pour les villageois de sacrifier un bovin, autrement dit, un animal à viande rouge. 

                 

                  Pour quelles raisons les Kabyles sacrifient-ils des boeufs le jour de Timecreṭ ? Des témoignages que nous avons recueillis et des articles que nous avons consultés ici et là, montrent assez nettement  la confusion qui règne dans la tête des Kabyles quant au sens de ce rite. Des villages qui sacrifient pour éloigner la sécheresse, d'autres le jour de partage du réseau d'irrigation en eau, puis d'autres encore pour célébrer la naissance du prophète Mohamed ou fêter l'Achoura, fête plutôt chiite où chaque croyant doit faire don d'un dixième de ce qu'il possède aux pauvres et aux orphelins.

                 

                  Les Kabyles fêtent ce jour de Timecreṭ sans se soucier du pourquoi et pour qui ils sacrifient. L'essentiel, pour eux, c'est que le partage de viande se fasse dans l'égalité. Tout le reste ne semble pas trop les préoccuper. Chacun croit ce qu'il veut. Excepté qu'en ce moment, le rite est devenu plutôt une espèce de course effrénée entre les villages à qui va égorger plus de boeufs que son voisin. Ce que Bourdieu appellerait, sans doute, en parlant des Kabyles « la générosité ruineuse. »

                 

                  De notre point de vue, le sacrifice de Timecreṭ est une tradition qui remonte à l'antiquité. Le but de ce sacrifice est lié à la nature. Il est pratiqué en l'honneur des dieux afin de prémunir les hommes de la sécheresse. La Kabylie, région montagneuse, vivait de l'agriculture, ses habitants, comme les Grecs anciens, se souciaient beaucoup de l'absence des pluies et du manque d'eau dans les fontaines, les étangs et les rivières. Dans ce cas, il n'est pas impossible que Timecreṭ soit une réplique masculine du rite d'Anzar[2] qui, comme nous l'avons déjà signalé, est exclusivement féminin.

 

                   Thusia[3] ou Sacrifice, du verbe Thuein/Sacrifier, chez les Grecs anciens, est considéré comme une offrande. Le sacrifice peut être sanglant ou non. Dans le second cas, on sacrifie soit des plantes, soit de la nourriture.

                  Homère dans le chant I (v 446-474) de l'Iliade décrit  une hécatombe, l'un de ces sacrifices où l’on offre aux dieux des centaines de victimes (boeufs) pour apaiser la colère des dieux et les rendre favorables aux Grecs qui assiègent Troie. La part des dieux est celle consumée par le feu.  Le feu joue  en effet un rôle essentiel dans les sacrifices sanglants dans la Grèce antique : les dieux se nourrissent des fumées sacrificielles qui doivent monter jusqu'à l'Olympe. Voilà pourquoi nous souhaitions savoir comment est cuite la viande dans le rite d'Anzar.

                 

                  Le sacrifice, chez les Grecs anciens, se déroule en plusieurs étapes : après le choix de la bête, vient la procession composée du sacrificateur portant de l'eau lustrale, suivi de son assistant avec un panier aux grains d'orge non moulu où est caché le couteau destiné à égorger la bête. Arrivé face à l'autel, le sacrificateur se purifie les mains en les lavant, tout en priant[4] les dieux, l'assistant verse de l'eau et des grains d'orge sur la tête de la victime. Ensuite, on assomme le boeuf avec un coup sur le front, puis on l'égorge de sorte à ce que le sang coule sur l'autel après avoir jailli vers le ciel, en direction des dieux.

                  Une fois que la bête est morte, c'est au boucher de l’écorcher et de la découper. Il retire d'abord les entrailles, la peau, le cartilage et le fémur. Toutes ces parties sont placées sur l'autel, exceptées les entrailles, qui, elles sont brulées. Le reste de la chair est bouillie[5] et mangée par les hommes sur place.

                  Le repas terminé, les convives boivent du vin, sans oublier de faire une libation en l’honneur des dieux auparavant.

                  En Grèce, il existait un autre sacrifice appelé Enagisma/l'holocauste, destiné aux dieux chtoniens. Là, la victime n'est pas consommée, elle est intégralement brulée. Au moment du sacrifice, la bête est placée près du sol, la tête tournée vers la terre et son sang est recueilli dans une fosse, afin de nourrir les puissances souterraines.

                  Quant aux Romains, contrairement aux Grecs, qui sacrifient pour se concillier les dieux ou apaiser leur colère, ils pratiquent plutôt les sacrifices sous forme de marchandage. C'est du Do Ut Des (Je te donne pour que tu me donnes.)

 

                  La première Thusia, dont les mythes nous garde le souvenir, est le sacrifice de Prométhée en l'honneur de Zeus, où le Titan sacrifie un boeuf, le partage et présente au dieu une part de belle apparence, constituée d'os recouverts de graisse, et une part, moins appêtissante, où la peau de l'animal cache la viande et les entrailles. Il enjoint le père des Dieux de choisir la part qui reviendrait aux dieux. Zeus choisit la première part et tombe dans le piège tendu par le Titan Prométhée. Les hommes ont les plus belles parties de la bête, les dieux ne recevront que la fumée des graisses brûlées (knisa)[6]

                  Ainsi le partage du boeuf provoque la séparation des hommes et des dieux et rompt la communication entre eux. 

                  Toutefois, ce partage tourne au désavantage des hommes. Ils sont condamnés à se nourrir, et de ce fait, à travailler.

                  Depuis le partage inégal du boeuf, lorsque les hommes sacrifient une victime, ils respectent la hiérarchie, les dieux, les hommes et les animaux. Ils forment un lien entre le divin et l'humanité avec une seule victime partagée, confirmant par la Thusia l'organisation du monde[7].

 

                  Le mythe de Prométhée n'est pas le seul mythe de séparation et de répartition du monde. Au IIIème siècle avant notre ère, Porphyre raconte que sous le règne de de Pygmalion, roi de Chypre, lors d'un holocauste, sacrifice où la victime est entièrement brulée par le feu et destinée aux seuls dieux, le prêtre du temple s'était léché les doigts après avoir remis dans les flammes un morceau de viande qui était tombé. Le roi punit ce sacrilège en faisant exécuter le prêtre. Cependant, cette scène se répétant plusieurs fois, le roi Pygmalion décida alors que désormais une part serait brulée pour les dieux et une autre part, non brûlée, serait aux hommes.

                  Les Bouphonies (Bou : boeuf, Phonos : meurtre; meurtre du boeuf), chez les Grecs, est l'équivalent de Timecreṭ chez les Kabyles. Les Bouphonies sont une grande cérémonie en l'honneur de Zeus Polieus. la victime est un boeuf laboureur[8], un animal domestique qui a travaillé dans les champs avec les hommes.

 

                  Dans Timecreṭ[9], chez les Kabyles, celui qui égorge le boeuf, le dépèce et le découpe, prend une part de viande qu'on appelle Lḥeq ujenwi/La part du couteau. Une récompense avec laquelle les villageois remercient le boucher ou le sacrificateur, qui a égorgé, écorché et découpé le boeuf.

                  Il en allait de même dans l'antiquité, chez les Grecs, partout dans les temples d'Apollon, le grand prêtre de ce dieu prend une part de viande en plus. Part qu'ils appelaient aussi la part du couteau, autrement dit la part d'Apollon. Apollon le boucher, Apollon le couteau. (Voir "Apollon, le couteau à la main", de Marcel Détienne.)

 

                  Lḥeq n ujenwi/La part du couteau, chez les Kabyles, pourrait bien être à l'origine Amur[10] n Ugenwi/La part du Céleste, (on sait que dans beaucoup de cas le son G se transforme en J, comme dans Tigergert, ancien nom de Djurdjura qui devient Jeṛjeṛ; Ageniw/Génie qui devient Ajeniw; Igenni/Ciel qui devient Ijenni ou Ajenna chez les Chaouis; Aglim/Peau qui devient Ajlim comme dans Bujlima/Musicien ambulant[11](Voir l'article précédent), etc.)  Mais alors, si Ajenwi signifiait le Céleste ou dieu, quel est donc l'identité de celui-ci ?  Est-ce Anzar assimilé à Poséidon-Neptune ?  A Zeus-Jupiter[12] ? A  Apollon ?

                 

                  Les Kabyles sacrifient dans beaucoup d'occasions, ils le font quand ils trouvent une nouvelle source d'eau, quand ils creusent des fondations[13] pour bâtir une nouvelle maison, quand ils se marient, quand ils donnent naissance à un garçon, quand ils inaugurent un espace public comme tajmaεt/l'Assemblée, quand ils rendent visite aux saints locaux, etc. Dans ces occasions, ils sacrifient plutôt des moutons, des agneaux, des bêliers, des chèvres et des boucs.  Quand aux coqs[14], ils les sacrifient surtout pour guérir des maladies, au retour d'un des membres de la famille d'un voyage ou encore à l'arrivée d'un invité.

                 

                  Dans la Grèce ancienne, les sacrifices d'animaux pouvaient être privés ou familiaux; ou bien publics, notamment durant les grandes fêtes, comme les Panathénées, la fête annuelle consacrée à la déesse Athéna. Le choix des animaux est strict, on y sacrifiait que des animaux domestiques[15] sans défaut. On les choisissait selon l'importance du sacrifice. On donnait aux dieux dans l'ordre croissant : coqs, moutons, chèvres, porcs, boeuf, ou encore plusieurs boeufs, comme durant les Panathénées. Le but du sacrifice était de manger de la viande, de prier les dieux et de renouveler le pacte de fidélité de la cité grecque.  

                  Le sacrifice, chez les Grecs anciens, est l'acte central du culte religieux. La dimension religieuse du sacrifice, selon Thucydide, dans l'Histoire de la guerre du Péloponnèse, se double de la dimension sociale :  "Le sacrifice associé à des réjouissances collectives, renforce le sentiment d'appartenance à la communauté et exprime concrètement le principe d'égalité qui la caractérise : chaque citoyen qui a,  selon le principe de l'Isonomia, droit égal à la parole et à l'exercice du pouvoir, reçoit part égale de viande lors du repas sacrificiel."

                   Chez les Grecs, selon Xénophon, les occasions de sacrifier sont nombreuses : engagement militaire, conclusion d'un traité, ouverture de l'assemblée, entrée en charge des magistrats, introduction d'un nouveau membre dans un dème, dans une fratrie, représentations théatrales, jeux, fêtes religieuses ou familiales, départ en voyage, succès d'une entreprise, etc. La fonction du sacrifice varie selon les circonstances : cathartique pour purifier, mantique pour s'informer de la volonté des dieux et grâce pour se concilier la bienveillance des dieux. Les sacrifices juratoires destinés à renforcer l'efficacité d'un serment sont attestés dès la période homérique; on prête alors serment en touchant des morceaux de la victime, les Tomia. (Voir Anabase, de Xénophon)

                  Chez les Anciens, le boeuf est sacré. Il en va aussi de la vache qui, même "vendue en boucherie sous le nom de boeuf" selon le dictionnaire Robert, car, comme la brebis et la chèvre et tous les animaux associés au lait, la vache est vendue au masculin. La vache est aussi associée au boeuf, cela permet à l'homme de la manger sans remords. Car la vache, dans la culture anciennes, est considérée comme une déesse : l'iconographie égyptienne la substitue à la déesse Nout (la déesse-vache), en Inde, elle est considéré comme à la fois la mère et la terre; chez les Grecs, Homère chante les yeux de vache de Héra, et la métamorphose d'Io en vache montre combien les Hellènes jugeaient cet animal beau. Deux vaches conduisirent les fondateurs des villes, Cadmos, à l'emplacement de la future Thèbes, et Ilos, à Troie. A Rome, les cendres de la vache sacrifiée étaient conservées dans le temple de Vesta, la déesse des foyers. La Vache est comme une Mère nourricière qui a pris la place de la mère humaine comme dans le conte de la Vache des Orphelins. Vache que le père des jumeaux, remarié,  tente sous l'influence de sa nouvelle femme, de vendre. Tout porte à croire que ce conte est composé après l'invasion arabo-musulmane. La mère humaine pourrait bien être la reine Dihya, qui après sa mort, ses enfants se retrouvent orphelins et en proie à la jalousie de leur maratre et de ses enfants. Comme Rémus et Romulus, trouvant refuge dans le "giron" maternel de la louve, les orphelins kabyles, eux, finissent dans celui de la vache.

                  Nous ne pouvons clore ce chapitre sans dire deux mots du sanglier. L'un des attributs de Déméter, la déesse de l'agriculture, qui par son existence a fait pousser les belles forêts de Kabylie et d'ailleurs.                   Voilà ce que dit Pascal Durantel de cette merveilleuse bête dans son ouvrage "Le Sanglier et ses chasses" : "Le sanglier, dans l'histoire  et la mythologie, est le signe du sauvage. En lui la nature exprime sa nature et sa force indomptable. Depuis l'aube de l'humanité, il hante les esprits au point de figurer dans les mythologies. Synonyme de puissance, de ruse et de bravoure, les Anciens l'ont à la fois craint et respecté. C'est la farouche bête noire qui incarne la fureur dévastatrice du monde sauvage, la force belliqueuse et la vaillance. Au IIème siècle après J.C... le poète grec Oppien a écrit dans son traité de chasse qu'" à l'intérieur de ses canines blanches, il y a un feu ardent, secret et cruel". Depuis, le sanglier n'a jamais cessé d'exacerber les passions." - Pascal Durantel écrit un peu plus loin :"Alors qu'il combattait sous les murailles de Troie, Ulysse aurait porté un casque orné de dents de sangllier. A l'époque, cette particularité honorait la noblesse guerrière et constituait le signe distinctif de certaines divinités de la guerre." - Puis il ajoute, qu' : "au Moyen âge, le sanglier qui saccageait les récoltes pouvait être assimilé à l'Antéchrist. Les croyances populaires en faisait, avec le loup, un symbole du mal  dans une vision manichéenne de l'homme confronté à une nature sauvage qui l'effraie. Auprès des petites gens, le sanglier devenait l'incarnation de Satan, se voyant confiné dans l'ombre des sortilèges et des maléfices."

 

                  Le couteau législateur?

 

                   Dans son livre "Apollon, le couteau à la main" Détienne disait du dieu solaire : "Il ne se contente pas de se gorger de cuisseaux et de boudins fumants. Il trace les chemins et délimite les territoires. Il fonde les espaces publics établit les cotés sur leurs bases. Son pas ébranle les terres et ouvre de nouveaux sites. Dieu "poliade", il veille sur les cités, organise leur plan, prédit leur destin, contrôle leurs frontières. Comment s'établit son unité ? ... Au premier regard, le lien entre ces éléments disparates ne parait guère évident... Du couteau au territoire, un lien existe. On parle en effet, en grec ancien, de "tailler" - et non de tracer - des chemins et des routes. On nomme "découpage", comme en français, la délimitation des territoires... Un même geste peut-être partage les terres comme les viandes, l'espace comme les chairs. Apollon manie de manière semblable le couteau du sacrifice et le tranchant de la parole législatrice."

 

                  Dans le rite de Timecreṭ, d'aucuns disent que la cérémonie est consacrée au partage d'eau d'irrigation entre les habitants du village, partage qui se fait au couteau comme dans le conte de Ssif igezzmen aman/Le sabre qui coupe l'eau.  Les villageois partagent l'eau en se taillant des rigoles suite à la décision des chefs de village : Gezmen-tt imuqranen n taddart/Les chefs de village l'ont coupé pour dire ils ont décidé. La décision des sages de village aussi se fait au couperet. Les champs, les chemins, les frontières du village, tout est taillé au couteau. A k-gezmeγ abrid/Je te couperai la route pour interdire à quelqu'un de passer sur tes terres,  igzem abrid deg wayla-w/Il a coupé par mon champ (là il s'agit de quelqu'un qui prend un raccourci à travers le champs de quelqu'un d'autre et il n' a pas le droit.), gezmen awal/Il ont coupé la parole  pour dire ils ont décidé d'autorité, Gezmen tamurt/Il ont partagé les terres, igzem-d limin/Il a coupé le serment pour dire il a juré, igzem-it lqanun/La loi l'a coupé pour dire la loi l'a puni, igzem-iyi awal/Il m'a coupé la parole, yeqḍeε asirem/Il a coupé l'espoir pour dire il désespère, Iqḍeε ccek/Le doute est coupé pour dire il n y a aucun doute, iqeḍε-it/Il l'a coupé pour dire il l'a rattrapé, taqeḍεit/celle à couper pour désigner un troupeau de bêtes, etc. Mais le mot qui rend compte de tout cela est Tafruyt, autre nom de couteau en kabyle. Tinna i tent-iferrun/Celle qui les coupe pour dire celle qui les règle, qui les arrange... Une forme de justice qui surgit à la fin de l'histoire pour arranger les choses à coup de couteau. Tifrat/Paix vient du verbe fru/Séparer qui vient de Tafruyt/Couteau.

 

                  Tout se fait par Agenwi/Ajenwi/Couteau. Il est le bras de la loi et de la justice villageoise. Il préside à tout dans les villages kabyles : au découpage des viandes, des terres, des territoires, d'eau, des espaces et des frontières. Il préside au taillement des routes; au greffage des plantes; au prise de décisions; à la circoncision; à la vendetta; aux cérémonies de mariages, aux sacrifices sanglants, aux crimes, etc.

                  Ajenwi sème la terreur. Il est d'acier, inflexible et intolérant. Il est le dieu boucher. Telle est la fonction de ce  Couteau : il représente l'absolu d'une loi arbitraire. Ajenwi est l'éternel qui s'auto-reconduit. Toute Loi est fondée sur une violence initiale, celle du Couteau, qui a sacrifié Rémus sur le premier sillon de Rome, Iphigénie sur l'autel d'Aulis,  et bien d'autres crimes encore.

                  Sa loi faite, le Couteau s'attaque au boeuf laboureur et autres animaux, pour récompenser de sang et de viande les hommes soumis à ses lois. La viande crue, la viande ensanglantée, que les hommes partagent durant Timecreṭ.  La chair sacrée, qu'ils aiment sensuellemnt à caresser de leurs doigts, dont ils prennent plaisir à humer le sang et à entendre les os se briser pour laisser échapper la visqueuse moelle.

                  Timecreṭ, le spectacle de sang qui attire les hommes, heureux de voir une bête mourir et se faire manger à leur place... Ces même hommes, qui, durant ce rite, jurent fidélité à Ajenwi, leur dieu protecteur. 

                  Timecreṭ, un banquet de plaisir en l'honneur du Couteau. Le Couteau qui s'arroge la part du lion. Le gardien de l'ordre établi et de la tradition.

                  Timecreṭ, la fête du couteau. A quel village revient la couronne de laurier en ce jour-là ? Sans doute au village qui lui offrira plus de victimes. Voici la cause de la concurrence entre les villages kabyles le jour de Timecreṭ. Chaque village veut montrer à son voisin la puissance de son Couteau. On se croirait dans un concours de sacrifice ![16]

                  Qui est donc ce Ajenwi pour qui les Kabyles sacrifient ? Est-ce ce dieu arpenteur qui a régné sur la Grèce, Rome, la Sicile et la Libye ? Est-ce ce soleil qui nous réchauffe et qui nous éclaire ?

                  Telle est la nature d'Ajenwi et de tous les dieux de l'Olympe. Un dieu peut être un modèle d'ordre, l'exemple de beauté, divinité des arts, vertueux, majestueux comme un roi, serviteur des idéaux supérieurs, mais il peut aussi être sauvage et criminel. Il est comme la nature, extrèmement beau et extrèment violent. En un mot : fascinant !

 

                  Le monothéisme arabo-musulman a compris cela. Il a fait de son dieu, qu’il dit à la fois Tolérant et Punissant, un Ajenwi terrible. C'est avec cette arme qu'il décapite les peuples, se taille les chemins des conquêtes et découpe les terres des autres, et c'est par lui qu'il se maintient et prospère. Ajenwi, dieu de la peur, dieu des bouchers, des coupeurs de routes, des voleurs, des vengeurs et des criminels. Ajenwi qui parfois se trompe de mouton et fauche des Isaac, qui ont eu le défaut et le tort d'appartenir à une autre religion.

 

                  Il faut que la Kabylie réinvente Apollon, dieu des arts,[17] et réouvre les portes de la cité à Dionysos, dieu du vin. On peut estimer qu’Apollon et Dionysos se rencontrent déjà en Kabylie, chez Tidderwicin/ voyantes, lieux où les hommes et les femmes consultent à propos de leur avenir et  cherchent parfois aussi une interprétration à leurs rêves, lieux où les malades s'adonnent à des danses de transe accompagnées de bendirs. Cette forme de thérapie liée au temple antique continuent de subsister clandestinement en Kabylie et dans d’autres régions d’ Afrique du Nord. Cela se pratique dans des milieux marginaux et mal vus par la majorité des Kabyles, quoique ces lieux, récupérés par des religieux musulmans, rapportent beaucoup d'argent à leurs exploitants. Voilà donc où les deux grandes divinités antiques, Apollon et son frère Dionysos, continuent de se rencontrer, comme autrefois à Delphes, chez la devineresse Pythie. En Kabylie, ils se voient la nuit, en cachette comme des voleurs. Des divinités sollicitées pour guérir les malades et les désespérés, pour qui la médecine moderne ne peut rien. Ce genre de thérapie relève plus de charlatanisme que de la foi en ces divinités que, par ailleurs, personne ne connait vraiment.

                  La rencontre d'Apollon et de Dionysos que nous proposons est celle qui se fait en plein jour, sur les scènes de théâtre; dans les ateliers de peinture, de sculpture et d'architecture; dans les clubs de poésie, de danse, de chant et de littérature; dans les officines philosophiques et sur les plateaux de cinéma. De leur rencontre naîtra la Tragédie kabyle. L'art du rêve et de l'ivresse, la beauté suprême, la victoire ailée, l'harmonie des corps et la vie triomphant sur la mort.           

                 

 

 

Annexe

 

 

Les Vestales, en latin Virgo Vestalis, sont des jeunes filles consacrées à la virginité,  chargées d'entretenir le feu sacré  brûlant continuellement  dans le temple de Vesta ou Hestia. Le feu symbolise l'âme des ancêtres. Le rôle des Vestales est un rôle civique, qui concerne toute la cité, il ne faut pas confondre leur rôle et la déesse qu’elles servent avec les Pénates, ces dernières sont des divinités romaines chargées de la garde du foyer et plus particulièrement, des biens, du feu servant à la cuisine et du garde-manger. Les Pénates ont la même fonction que Tiwkilin chez les Kabyles : des divinités gardiennes des foyers. Ces dernières dont le nom est arabisé, Tiwkilin/Les mandatées, du verbe Wekkel/Mandater, habitent dans les maisons. Celui qui a le malheur de les voir, devient aveugle. Ce mythe nous rappelle celui d'Erymanthe qui devient aveugle pour avoir regardé Aphrodite en compagnie d'Adonis, et celui de Tirésias qui avait regardé Athéna nue dans son bain.       Chez les Romains, en plus des Pénates, il y a aussi des Lares, appelées Genii Loci (Esprit des lieux), des gardiens des lieux. Lar famililaris est le gardien de la maison chez les Etrusques et les Romains. En Kabylie, les Genii loci sont des Iεessasen/Gardiens des lieux. Lar Familaris est l'équivalent, chez les Kabyles, de Aεessas n wexxam/Gardien ou Esprit de la maiosn. Dans chaque lieu en Kabylie, il y a un Génie. 13a) Que représente la vache dans la culture kabyle, notamment à travers le conte de "Tafunast n igujilen/La vache des orphelins" ? Dans ce conte, c'est la vache, après la mort de la mère (des jumeaux : un garçon et une fille) qui a nourri les deux orphelins. Ce qui nous ammène à penser que l'animal représente la terre, la mère nour

                   

 

                   



[1] Pourquoi traduit-on Timecreṭ par Fête de partage de Viande ?  La phrase Fête de partage de Viande signifie-t-elle Timecreṭ ? Aucunement. La traduction fait état de l'action de partage de viande après que les villageois ont sacrifié une bête. Encore une fois, les traducteurs se retrouvant devant un mot "intraduisible" ou difficile à traduire, optent pour la phrase  La fête de partage de Viande qui signifie Ttewziεa/Partage en arabe. Ttewziεa est le nom arabe que porte Timecreṭ. Pourquoi ce nom ? Nous sommes toujours dans la stratégie de récupération des fêtes et autres rites. Il y a des villages qui confondent même Timecreṭ avec Taεacuṛt(a), fête des Musulmans chiites, puis d'autres avec Lmulud, célébration de la naissance du prophète pour les Musulmans Sunnites. Chaque village désigne donc cette fête selon sa tradition. Il y a une véritable confusion dans les explications que les vieux kabyles donnent du rite. D'aucuns parlent de sacrifice contre la sécheresse, d'autres de rituel de partage des l’eau, puis d'autres encore de l'achoura ou de la célébration de la naissance du prophète. En somme, ils ne sont d'accord que sur une chose , à savoir que Timecreṭ est une fête traditionnelle où l'on égorge un boeuf. Que signifie donc le mot Timecreṭ ? Offrande ? Sacrifice ? Don ? 1a) Taεacuṛt/L'Achoura : de l'arabe εecṛa/dix. L'Achoura signifie que chaque croyant musulman doit donner aux pauvres et aux orphelins un dixième de ce qu'il possède. Ce que les Grecs appelaient la dîme : un dixième de la récolte que les paysans grecs déposaient, dans l'antiquité, sur l'autel du temple d'Apollon. (Pour plus d'informations sur la dîme grecque, vous pouvez consultez "Apollon, le couteau à la main" de Marcel Détienne.)

[2] Les Romains offraient le taureau blanc, la chèvre et la brebis à Jupiter. Quand les pèlerins romains se rendent au temple de Jupiter il lui consacre une brebis et des libations de farine. Pratique qu'on retrouve dans le poème ancien chanté en duo par Aït Menguellet et Idir : "Zzlut tixsi, heggit awren, lembat γur-wen/Sacrifiez une brebis, préparez la farine, nous passerons chez vous la nuit."2a) Les Grecs, quand à eux, sacrifiaient des taureaux à Zeus, Poséidon et Apollon.2b) Chez les Païens, on sacrifiait les animaux au pelage blanc aux divinités célestes et les bêtes au pelage noir aux dieux de la nuit et aux divinités souterraines.

[3] Thusia : un des sens de ce mot grec est «fumée». 3a) C'est également le sens du don du feu aux hommes par Prométhée. Certes Zeus, à première vue s'est fait pièger, et ce don a été une aubaine pour les hommes. Mais en même temps, ce feu, fragile et périssable, doit être éternellement entretenu, par les hommes, pour qu'il ne s'éteigne pas.

[4] Dans l'antiquité, la prière se pratique debout pour se rapprocher de l'Olympe, mains levées, la paume dirigée vers les dieux. L'on se prosterne que pour appeler les dieux chtoniens. En revanche, s'agenouiller passe pour une forme de superstition.

[5] Viande Bouillie : en volant le troupeau de son frère Apollon, Hermès tua une bête, mais sachant qu'il n'avait pas le droit de manger de la viande, et pour que la fumée n'arrivera pas à l'Olympe, il choisi de la mager bouillie. C'est probablement ainsi que les participants aux rite d'Anzar ont consomé la viande recuillie, car le rite est censé être non sanglant.

[6] Peut-être ce mot grec a-t-il donné le terme knef/ griller en kabyle, akanaf, grillade.

[7]  C'est peut-être de là qu'est venu la tradition kabyle : Lqaεa tbedd γef yicc n wezgger/La Terre tient sur la corne de boeuf." - Quand il y a un tremblement de Terre, les Kabyles disent : "Lqaεa tbeddel icc/La Terre a changé de corne."

[8] Le meurtre du boeuf laboureur traduit la mauvaise conscience des habitants de l'Attique, obligés, pour survivre, de sacrifier le compagnon de travail. Les Athéniens étaient les premiers à manger le boeuf laboureur. Ils affirment à la fois qu'il était autrefois sacrilège de le faire et que, s'il le firent, c'est par ce qu'un jour, un boeuf, au cours du sacrifice, avait dévoré le gâteau sacré. (Héraclès aux portes du soir, mythe et histoire par Colette Jourdain-Annequin.)  Cette histoire nous rappelle la chanson "Azger d-iğğan lemtel/Le boeuf qui a laissé un proverbe." d'Idir. Il y a aussi, chez les Kabyles, la fameuse accusation portée contre le boeuf. Elle se trouve dans le proverbe : "Iεedda wezger deg uzeṭṭa/Le boeuf a traversé le métier à tisser."  Et azeṭṭa/Le métier à tisser est une oeuvre sacrée chez les Kabyles.

[9] Timecreṭ, que signifie littéralement ce mot ? Ne viendrait-il pas du verbe Ccreḍ/Tatouer/faire saigner ? Et le mot Timecreṭ ne serait-il pas le nom de l'outil qui fait saigner ou de l'action de  faire saigner ?

[10]Amur en kabyle signifie part. En grec la part se dit Méros. Méros en grec et Amur en kabyle pourrait bien avoir la même racine et la même signification. Amur n ujenwi/ugenwi se dit en grec Méros Makhairi/La part du couteau.  Amur en kabyle devient au féminin Tamurt/Pays ou  l'ensemble des champs agraires que possède un individu.

[11] Il existe un tableau de Raphaêl d'Urbin représentant dieu Pan  jouant de la cornemuse.

[12] Jupiter : Il y a encore des vieilles femmes qui continuent de jurer par Ubdir dans certaines régions de Kabylie comme les Aït Ouacif. "Ubdir ar akka i tella/Par Jupiter que c'est vrai." - Puis quand un de leurs enfants les contrarie, elles lui jettent cette malédiction : "Ffkiγ-k i Wubdir/Je te donne à Jupiter" ou bien "Ubdir a k-yawi/Que Jupiter t'enlève." - La malédiction fait sans doute référence à l'enlèvement du jeune Ganymède par Jupiter. Il existe une belle sculpture de Benvenuto Cillini en marbre retraçant cet épisode. La statue représente Jupiter, transformé en aigle, en train d'enlever le jeune et le beau Ganymède. Les histoires d'enlèvement par les dieux sont connues en Kabylie, comme dans le cas de Tislit n Wanzar/La fiancée d'Anzar, d'où peut-être l'expression populaire : "A k-yessifeg Ṛebbi !/Que Dieu t'enlève !"  - Idir a chanté cette divinité, en l'occurence Ubdir/Jupiter dans la chanson Zziyaṛi/Le pèlerinage, de son dernier album "La France des couleurs, Chanson n°16)

[13] Dans les sociétés anciennes, le trait de sillon s'accompagne d'un sacrifice. La disposition du temple se conçoit comme un intérieur et un extérieur qui matérialise la séparation du «eux», les impurs et «nous», les purs.  Lhaṛa/Demeure familiale signifie, chez les Kabyles, espace sacré. Lieu interdit à tout étranger sauf s'il est invité. Lḥaṛa pourrait provenir du grec Hiéra/Sacré où de Héra, déesse des mariages et des naissances.

[14] La toute dernière supplique, qu’ avant de mourir Socrate adresse à Criton  : "Nous devons un coq à Esculape." Le coq, chez les Grecs, est le symbole d'une nouvelle naissance. Egorger un coq, de couleur noir de préférence, et le tourner sept fois autour de la tête d'un malade est une pratique très courante en Kabylie. Survivance sans doute païenne.  Esculape, dieu grec de la médecine, vénéré à Epidaure. Les Grecs pratiquent aussi l'ex-voto, objet offert en remerciement d'une aide divine. La coutume concerne principalement les guérisons, attribuées à Asclépios (Esculape). On lui offrait généralement une plaque représentant le membre guéri : oreille, pied, nez, coeur, etc.

[15] Quand un paysan kabyle perd un boeuf ou une vache, les gens du villages lui rendent visite pour lui dire "Ad ig Ṛebbi dayen d-iteddun γur-wen i yuγlen seg-s/Espérons que la bête a pris la mort à votre place." Cette locution de consolation donne une autre idée de sacrifice de la bête pour sauver l'homme et les membres de sa famille. La bête constitue dans tous les cas un rempart entre l'homme et la mort. Les gens malades qui rendent visite aux  Saint locaux, leur promettent des boucs et des béliers si jamais ils guérissent après leur visite.

[16] Durant les reportages télévisés, diffusés sur des chaines de télé berbères, les Kabyles aiment à énumérer le nombre de boeufs que leurs villages respectifs ont égorgés, puis le nombre de leurs ancêtres morts pendant la guerre d'Algérie. C'est la concurrence à quel village annoncera le plus grand nombre de bêtes massacrées durant Timecre, puis d'hommes morts pendant la guerre d'Algérie. La fierté et la concurrence de lhémoglobine!

[17] Apollon : Apollon, l'une des principales divinités grecques, dieu de la lumière, des arts et de la divination. Il est fils de Zeus et de Léto, né à Délos, où sa mère, poursuivie par Héra, la femme de Zeus, a trouvé refuge. Apollon est identifié à Hélios,  le Soleil et sa soeur Artémis à la Lune. Il est aussi un dieu agricole (Souvenez-vous de son troupeau de bêtes que son frère Hermès lui a volé). Apollon est le dieu des purifications, le dieu vengeur qui déchaine les épidémies, le dieu protecteur, le dieu medecin, le dieu des arts, surtout de la poésie et de la musique.        En butte à la jalousie de Héra, Léto, fille de Coios et de Phoebé, trouve refuge à Délos où elle met au monde les jumeaux Apollon et Artémis.  Apollon est né à sept mois, c'est pourquoi le chiffre sept lui est consacré. Après la naissance d'Apollon et d'Artémis, Léto a fui Délos. Son errance l'emmena épuisée en Lycié, où elle s'approcha d'un petit lac pour se désaltérer, mais les habitants du lieu l'on écartèrent. Léto les maudit et Zeus les transforme en grenouilles.  Nous vous racontons cette légende, car en Kabylie, le jour de Timecreṭ, il y a des processions qui convergent vers le sommet de Azṛu n Ṭhuṛ/Pic Azrou n Thor (Une ramification de la chaîne du Djurdjura). Les visiteurs constituant la procession, après avoir visité le mausolée ou le temple se situant sur le sommet de la montagne, ils pique-niquent au pied de la montagne aux environs de Tala n yemqerqar/La fontaine des grenouilles. Le nom de cette fontaine pourrait bien faire résonnance au lac de Lycie, qui a vu les habitants des alentours se transformer en grenouilles. N'avons-nous pas dit que Timecreṭ pourrait être un rite en l'honneur d'Apollon ? A propos, comment s'appelle Azṛu n Ṭhuṛ en kabyle ?

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