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                  Timecreṭ est une pratique qui met fin, durant un jour, aux inégalités sociales existant dans les villages kabyles, aux  divisions politiques entre les lignages, aux différends de toute nature entre les membres de la communauté villageoise. C'est une pratique aussi qui rappelle au groupe la loi du couteau. Celle qui est au-dessus de tous, qui rappelle à chacun son autorité et le respect de la propriété d'autrui.

            Le couteau, le tranchant, le décisif, le garant des lois orales du village. Froid comme un dieu, il se soucie plus, parfois, de la pérennité de la loi que de la justice. Il frappe quand il le faut comme un dieu, comme la dent de loup d'un carnassier quand elle a soif de sang. Le loup, l'attribut d'Apollon, le magréos[1]. Un dieu politique qui n'hésite pas à verser du sang pour bâtir des cités, des villages et des villes. Apollon qui a instauré partout en pays grec et au-delà, jusqu'en Libye, la tradition du sacrifice. C'est sous ses ordres que le couteau agit. Il prend à son compte même la culpabilité humaine qui suit l'égorgement du boeuf laboureur. C'est sous la forme du couteau qu'il se manifeste. Le couteau, qui durant Timecreṭ, instaure un silence de mort parmi les villageois quand il tranche le cou du boeuf. 

 

 

            Quand, de Delphes, Apollon ordonne aux Athéniens de recommencer à égorger le boeuf laboureur, le compagnon de l'homme dans la peine, l'égorgement de la bête, après le festin, a provoqué chez les Athéniens un sentiment de culpabilité, tant et si bien que chaque participant renvoie la responsabilité à l'autre. Des femmes qui ont ramené l'eau pour la cérémonie à l'égorgeur, en passant par celui qui a lavé le couteau. Puis à la fin, ils trouvent un consensus, celui d'accuser le couteau, qu'ils jettent dans la mer. 

Le couteau et l'architecture

 

            Le village kabyle est une petite ville, qui, à l'image des cités antiques possèdent des édifices publics comme l'assemblée, le lieu de culte, la fontaine et le cimetière, puis des habitations, divisés en iderma/Quartiers. Chaque quartier appartient à un lignage, composé de plusieurs maisons, partageant la même cour, habitées par des familles, issues du même plat.

            Chaque maison est divisée, à son tour, en plusieurs habitations. Il y a la salle de vie, où vivent les membres de la famille, une soupente sous forme de mezzanine, avec au-dessous l'étable pour les bêtes domestiques, ainsi que quelques dépendances, dans la cour, appartenant aux garçons mariés. Toute cette division s'appelle en kabyle afeṣṣel[2]/découper, façonner. Il y a dans ce mot une double  idée de découpe : la première concerne le plan de la maison, et la deuxième la division des pièces de la maison selon le statut de chaque membre de la famille. Le mot revient après chaque génération quand vient le moment aux frères de la même famille de se séparer, notamment après la mort du père ou des deux parents, ad bḍun ou ad feṛqen, ils vont découper ou  séparer la maison, la cour, les champs et tous leurs biens.  Puis parfois, c'est  le père même, de son vivant, qui effectue le partage des biens entre ses enfants mâles.  L'héritage aussi est soumis au couteau.

 

Le couteau et le fil de la vie

 

            Le couteau joue aussi un grand rôle durant la naissance, c'est lui qui coupe le cordon, qui sépare donc l'enfant de sa mère. A la naissance, la découpe du cordon est confiée à Lqibla ou lemqibla/Sage femme ou matrone[3] du village. Les Kabyles disent des hommes qui ne quittent jamais leur mère : "Ur gzimen ara/Ils ne sont pas encore coupés."

            Durant la naissance, le couteau change de main. Il passe de celle de l'homme à celle de la femme. Comme dans beaucoup de cas, notamment ce qui concerne les tâches domestiques, comme la cuisine et le tissage.

            Dans la mythologie grecque,  durant la naissance, ainsi que la mort, le rôle de découpe du fil de la vie et de la mort est assuré par les Moires. Des divinités du Destin assimilées aux Parques dans la mythologie romaine. Leurs noms sont Clotho (la fileuse), Lachésis (la Réparatrice qui enroule le fil) et Atropos (celle qui coupe le fil.) Le filage achevé, par Clotho) durant la naissance, Lachésis déroule le fil du rouet pendant toute la vie, avant que l'implacable Atropos ne le coupe à la fin. Les Moires sont honorées par les femmes athéniennes comme déesses de la naissance. Elles leur offraient leurs cheveux et les invoquaient en prêtant des serments.

            Les femmes kabyles assimilent les Moires à Lmalayekkat/Anges. Ce sont elles qui assument ses fonctions. On dit parfois de certains enfants: "Gezment-as lmalayekkat/Les Anges lui ont coupé le cordon.", "Sxetnent-as lmalayekkat./Les anges l'ont circoncis", Puis quand une personne rend l'âme, on dit : "D ayen i s-d-fkant/C'est tout qu'elles lui ont donné." Même si le mot Lmalayekkat/Anges vient de l'arabe, la fonction de celles-ci demeure celle des Moires et des Parques de l'ancienne religion, comme Tiruḥaniyin/Les nymphes et Tiwkilin/Les Vestales. Les Kabyles n'ont fait que changer les noms des divinités, pas leurs fonctions. Chez les Kabyles, comme chez les Grecs et les Romains, on parle aussi de Lxiḍ n ṛṛuḥ/Le fil de la vie. Là où il y a du fil, il y a forcément des tisseuses.

 

Le couteau[4] et le partage des terres           

            Comme chez tous les groupes humains, les villageois kabyles connaissent la propriété et le droit à celle-ci depuis l'avènement du la cité kabyle. Les terres sont partagées au couteau, et chacun doit respecter la découpe initiale. Les champs sont séparés par des pierres limitant les frontières de ceux-ci. Ces frontières sont sacrées, personne n'a le droit d'y toucher ou de les remettre en cause. Mais comme partout ailleurs, ces frontières constituent dans beaucoup de cas des sources de conflits entre voisins et parfois entre membres de la même famille. L'assemblée tente tant bien que mal de faire respecter les frontières entre voisins, mais elle n'y arrive pas souvent.

            Des conflits, notamment sur les frontières, peuvent  dégénérer à tout moment et se transformer en règlement de compte entre les membres du groupe. Il existe des situations où l'atmosphère dans les villages devient insoutenable, surtout durant les fêtes qui constituent parfois des moments opportuns pour les disputes. Disputes qui peuvent aller parfois  jusqu'aux assassinats, comme nous le rappelle si bien la chanson d'Aït Menguellet: "A Lmus-iw/Mon couteau."

 

"A Lğaṛ-iw, issin amkan,

Mebla ma ḥuddeγ-ak tilas,

A la txeṭṭuḍ i iberdan,

Lmut-ik tebniḍ fell-as.

Ma gulleγ-ak jmaε liman,

Qeddm-ed ma d bab n tisas.

A Lmus-iw, a Lmus-iw,

Cḍeγ yeγli ubernus-iw."

 

"Mon voisin, connais ta place,

Sans que je te pose des limites,

Tu ne respectes pas les chemins,

Compte sur ta mort.

Te jurant par toutes les croyances,

Approche si tu es courageux.

Mon couteau, mon couteau,

Glissant, j'ai laissé tomber mon burnous."

 

Le couteau et le travail

 

            Ajouté, aux frontières, le couteau n'a pas seulement partagé les terres et implanté des frontières entre les villageois, il a aussi partagé le travail. Les durs labeurs pour les hommes, notamment la construction, le labourage, le reboisement, l'abattage et autres tâches réclamant plus de force, puis aux femmes on confie les tâches domestiques, l'éducation des enfants, quelques travaux de champs comme la culture de jardin, et quelques travaux artisanaux comme le tissage et la poterie.  Cette division du travail, comme dans toutes communautés humaines, est respectée en Kabylie. Comme toutes les sociétés patriarcales, c'est l'homme qui tient le couteau, donc le pouvoir, et c'est lui qui a décidé ainsi de cette division du travail.  

 

Le couteau et le sacrifice

 

             Pour pallier à toute cette violence mal retenue entre les membres de la communauté, les chefs de groupe décident donc d'un sacrifice afin de canaliser toutes les haines et les frustrations contre la bête du sacrifice. C'est là que le couteau entre en jeu et fait couler du sang de la bête sacrificielle choisie à la joie de tous. La violence passée, la bête égorgée, vient le moment de la découpe. Le couteau, expert en coupe, refait le monde de partage, tire de la bête des morceaux égaux, et les distribuent équitablement par foyers, puis par membres.  Donner la même part de viande au riche et au pauvre, cela les met sur le même pied d'égalité devant la loi du groupe, et procure beaucoup de satisfaction au pauvre devant la justice du couteau. Et le riche de son côté, en plus de la peur de l'instrument du sacrifice, comprend l'intérêt du partage et le respect de la part du pauvre.

            Les villageois kabyles, comme toutes les communautés humaines, acceptent difficilement leurs différences sociales, devant la possession des terres, des maisons, devant même l'assemblée, quant à la parole, mais ils ne peuvent l'accepter le jour de Timecreṭ.  C'est ainsi que cela se passe dans toutes les sociétés humaines. Tout le monde n'a pas la parole dans les banquets grecs, mais aucun n'est oublié au moment de festoyer. Tout le monde a la même part, de Socrate au figurant.

            Le bon partage de viande rétablit la paix, tout le monde festoie, ensemble, comme des frères et soeurs. Donner la même part à chaque membre de la communauté, cela les rapproche, du moins pour un moment, le temps du sacrifice. Ils oublient toutes leurs rancunes, même les plus douloureuses.  René Girard écrit à ce propos, dans son livre "Le  Sacrifice" : "Seul le sacrifice peut apaiser les rivalités entre les créatures."  Il ajoute : "Parfois, on laisse du temps aux rivalités de bien s'envenimer pour faciliter le sacrifice."

            Le sacrifice peut être aussi contre l'ennemi commun qui tente de semer la discorde entre les membres de la communauté.  Le groupe ne pouvant sacrifier l'être humain[5], il dévie la condamnation sur la bête sacrificielle. Mais une fois la bête découpée, la communauté procède au partage en excluant son ennemi. Elle est l'une des plus dures punition que le village puisse réserver à l'un de ses membres. La société kabyle n'emprisonne pas, n'applique pas la peine de mort, elle se contente d'exclure de son système ses membres récalcitrants, ou bien elle les pousse vers l'exil quand ils sont coupables de quelque crime grave, comme le meurtre.  

            Le partage de viande et l'égalité de table peut être ainsi une occasion pour les villageois kabyle de pratiquer l'égalité arithmétique, celle dont ils rêvent, la première sans doute réalisée par Prométhée, le jour où il égorge et partage le premier boeuf entre les hommes et les dieux.  Partage qui a signé la fin de l'âge d'or pour les hommes. C’est l'âge d'or dont parle Hésiode dans "Les Travaux et les Jours". A propos de l'âge d'or, voilà ce que dit Jean-Pierre Vernant dans son livre, co-écrit avec Marcel Détienne "La cuisine du sacrifice en pays grec" : "Dans un épisode de la Théogonie, dont certaines séquences sont reprises dans Les Travaux et les Jours, Hésiode raconte la façon dont  Prométhée, se posant en rival de Zeus, entreprend par la fraude, le mensonge, la tromperie de réaliser ses propres desseins en contrecarrant ceux du souverain des dieux. Or le premier résultat de ce duel de ruse où s'affrontent Titan et Olympien, c'est la répartition rituelle des morceaux, qui dans la bête domestique sacrifiée (en l'occurrence un grand boeuf, amené, abattu, découpé par Prométhée), reviennent respectivement aux hommes (les viandes et les entrailles lourdes de graisse : tout ce qui se mange) et aux dieux (les os nus consommés par le feu avec un peu de graisse et des parfums sur les autels sacrificiels). De là, vient que, sur la terre,  la race des hommes brûle pour les Immortels les os blancs sur les autels qui exhalent le parfum de l'encens[6]."  - Par cette fraude, Zeus l'Olympien a décidé de se venger de l'homme, fils du Titan, en lui cachant le blé dans les entrailles de la terre. Il en est fini de l'âge où l'homme n'avait pas besoin de travailler ni de suer, la nature lui donnait tout gratuitement. C'était le temps où les dieux et les hommes festoyaient ensemble et à égalité à Mékoné. Puis vient l'âge de fer, où l'homme, puni par Zeus, découvre le travail, la fatigue, la maladie, la souffrance et la mort. Après cela, Prométhée vole le feu aux dieux en le cachant dans la tige de fenouil et enferme tous les maux, nés à la fin de l'âge d'or, au fond d'une boite, avec l'espoir, qu'il confie à la garde de son  frère jumeau Epiméthée[7].         

            Mais Zeus, maître de la métis, répond à Prométhée par la ruse. Il ordonne à Héphaïstos, dieux des forges, de lui confectionner à partir d'or une femme, du nom de Pandora, qu'il offre à Epiméthée. Celle-ci dans la maison du naïf Titan, la laisse par amour ouvrir la boite, où sont enfermés, par les soins de Prométhée, les maux menaçant l'homme. Pandora ouvre la boîte et les maux se répandent sur terre, et c'est à nouveau, le recommencement de la haine, de la tromperie et de la guerre. Il ne reste au fond de la boîte que l'espoir qui a permis à l'homme, depuis, de supporter sa misérable existence.

            La femme, le cadeau de Zeus au fils du Titan, parée de beauté  dangereuse attire l'homme, et par le désir séducteur pousse Epiméthée à lui révéler le secret qui sommeille dans la boîte. La femme, la main de Zeus, créée pour se venger du Titan et de ses enfants. Le gaster (le ventre) qui vient engloutir tout ce que l'homme produit dans de durs labeurs. Mais l'homme, condamné à mourir, dans le besoin de se renouveler, a modestement accepté de nourrir le ventre abyssal de Pandora, car c'est le même ventre qui engloutit les récoltes et qui porte la vie, qui donne des héritiers.

            La femme est aussi sous la menace du couteau. Comme le boeuf, elle est  accusée de tous les malheurs de l'homme. C'est probablement pour cette raison que l'homme méditerranéen continue de voir la femme comme source de problèmes. Comme le boeuf laboureur, elle a commis une faute, elle a répandu sur la terre, parmi les hommes les maux que Prométhée a pris soin d'enfermer. Elle est aussi soumise comme la bête, et le maître des lois et des règles est celui qui tient le couteau, en l'occurrence l'homme. Durant Timecreṭ, comme durant les Bouphonies d'Athènes, l'homme tient la femme en-dehors du cercle de sacrifice.  Elle est, comme le boeuf laboureur, la propriété de l'homme, d ayla, singulier de Tilawin 

 

La revanche des femmes

 

            La tyrannie de l'homme a poussé la femme dans les croyances champêtres. Adeptes de Dionysos, et pour résister à la phallocratie de Jupiter, elles ont choisi Gaïa, la déesse Terre, ou  Déméter, la mère du monde, qui devient chez les Grecs la déesse de l'Agriculture. C'est le culte de la Terre des femmes contre celui des Cieux des hommes. Elles le manifestent, en un jour, officiellement, par les Thesmophories pour les femmes athéniennes et par Anzar pour les femmes kabyles. Fêtes où les hommes sont exclus et où il est permis aux femmes de tenir le couteau et de manger de la viande dans l'assemblée de la cité. Le jour d'Anzar, c'est aussi le jour où le village kabyle passe de la phallocratie à la gynécocratie.

            C'est sans doute pourquoi, jusqu'à nos jours, les femmes kabyles restent fidèles aux divinités anciennes. Ainsi la femme kabyle[8] est moins influencée que l'homme par le monothéisme. Autant l'homme kabyle se laisse convaincre par les religions de ses oppresseurs, autant la femme kabyle reste rivée aux anciennes croyances que certains appellent de la superstition et de la sorcellerie. L'homme, par le sacrifice de Timecreṭ, rappelle à la femme qu'il est le maître de la cité.

            Durant le printemps et l'été, Perséphone remonte des Enfers, avec dans son cortège Dionysos, ainsi que tous les morts. Le printemps et l'été sont les saisons de Dionysos et des femmes, des saisons où les villages se mettent à la fête au son des tambours et des flûtes. C'est la saison des unions nuptiales et des fêtes de toutes sortes. Dionysos est au village, et les femmes, faisant partie de son cortège, mettent de la joie dans le coeur de la communauté. Puis, en automne, Apollon revient, l'homme se prépare à affronter l'hiver et les durs labeurs, ainsi ils égorgent, en Timecreṭ, Dionysos-Zagros, celui qui a semé durant six mois le désordre, loin des femmes.  Apollon, à l'aide du couteau, vient rappeler la loi et la place de chacun dans le groupe. Perséphone est de retour chez son époux Hadès, le maître des Enfers, pour hiberner pendant six mois. Six mois de souffrance et de séparation pour Déméter, mère de la déesse des Enfers, qui passe tout ce temps à pleurer l'absence de sa fille. Six mois de froids, de pluies, de neiges, de vents et de grêles avant le retour du printemps et le retour du boeuf sacrifié sous forme divine[9] de Dionysos-Zagros, avec des tulipes. Et c'est à nouveau Amagger n Tefsut/La fête des fleurs, que chaque homme doit aller cueillir dès l'aube pour les donner, qui à sa mère, qui à sa femme. 



[1] Magréos : mot grec pour désigner le boucher-sacrificateur-cuisinier . Le mot magréos a la même racine que le mot kabyle Amger/Faucille ou serpe.  Il y a des sacrifices sanglants qui se font Grèce, non avec le couteau, mais avec la serpe, comme au rituel de Déméter, à Hermione, en Argolide, où des vieilles femmes, selon Pausanias, utilisent une faucille pour couper la gorge au boeuf sacrificiel. La fête s'appelait Chtonia : fête exclusivement féminine. Dans la mythologie grecque, Gaïa donne une serpe à Kronos pour châtrer son père Ouranos (voir Théogonie d'Hésiode). 

[2] Feṣṣel, yettefṣil, afeṣṣel, lefṣala : découper. Ifeṣṣel azger d leslayeε : il a découpé le boeuf en morceaux. Tailler, façonner : ad am feṣṣleγ taqenduṛt. Ttufeṣṣel, yettufeṣṣal, attufeṣṣel : Etre taillé, façonné, construit. Ttfaṣṣil peut signifier aussi détails : s ttfaṣṣil : en détails. Yettufeṣṣel akken ilaq wexxam-agi : cette maison est bien étudiée, selon un bon plan (Voir le dictionnaire Le Dallet, kabyle-français, page 235)  Matoub a utilisé ce mot dans sa chanson m imezran/La chevelue :"Yyaw kan a ttenfeṣṣel, s tmusni  a tt-nbeddel, a nṛebii afud i lεeqal/"Allons la découper, avec le savoir nous la changerons, et redonnerons du courage aux sages", en évoquant l'Algérie.

[3] Contrairement au monothéisme, le polythéisme accepte dans ses rangs des prêtresses. La matrone du village kabyle, est peut-être une survivance du statut de ces femmes importantes qui jouaient un grand rôle dans le domaine religieux, dans l'antiquité.

[4] Le couteau s'appelle en kabyle ajenwi, lmus ou lamca. Lamca et lmus en la même racine que le mot latin Laminas qui signifie lame.

[5] Le monothéisme pense avoir mis fin au sacrifice humain, en vérité il n'en est rien, car le Christianisme qui a continué durant tout le moyen âge à brûler ses membres pour hérésie, puis l'islam d'aujourd'hui qui continue encore à lapider les femmes "adultères" et les supposés mécréants. L'islam tue même les apostats. Les exécutions des inquisitions monothéistes se font en plein public.

[6] Encens : lğawi, parfum très répandu dans les maisons kabyles.

[7] Epiméthée (celui qui sait après coup) et Prométhée (celui qui prévoit) pourraient aussi être la même la même personne. Prométhée est le côté éveillé puis Epiméthée le côté naïf, celui qui détruit tout ce que le premier construit. Prométhée et Epiméthée pourraient bien se traduire en kabyle par Uḥdiq d Wungif/L'intelligent et l'ignorant,deux jumeaux, ou peut-être la même personne, qui présentent des caractéristiques très opposées.

[8] N'est-ce pas pour cette raison qu'on dit de la femme kabyle qu'elle est la gardienne de la tradition.  N'est-ce pas elle qui a maintenu la langue kabyle, ainsi que certaines survivances polythéistes jusqu'à nos jours. Rien qu'à écouter leurs chants, différents de ceux des hommes, teintés de principes religieux monothéistes, ceux des femmes sont de véritables hymnes à la nature, à la vie et au renouveau ?

[9] Après l'accusation du boeuf, vient l'égorgement, puis sa  divinisation. Cette pratique existe depuis le chasseur primitif, qui après avoir tué une bête, il la divinise à travers ses légendes. Elles deviennent pour beaucoup d'elles des dieux ou des ancêtres des tribus. On pense même que les fresques néolithiques sont liées à des pratiques shamaniques : dessiner la silhouette de la bête à chasser, c’est déjà l’avoir capturée. Efficacité de l’art rupestre sur la vie de tous les jours, début à la fois de l’activité rituelle et religieuse mais aussi de l’art. 

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