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            Le jour de Timecreṭ, le village kabyle est en fête. Tout le monde se sent concerné par l'événement. Avant le jour du sacrifice, les villageois se réunissent exceptionnellement pour fixer la date et le lieu du sacrifice, mais avant ils se côtisent pour s'acheter un boeuf ou plusieurs selon la taille du village. La cotisation est volontaire, chacun selon ses moyens. Il y a même des villageois qui en sont dispensés, faute de moyens. Mais le jour du sacrifice, aucun villageois n'est oublié. Le partage s'effectue dans l'égalité quelque soit la somme de la contribution. Ils se partagent la viande d'une façon équitable, dans un esprit de fête et de joie. Des  tixxamin ou tunna[1](les parts selon les foyers) sont construites et posés sur des feuillets végétaux, les habitants tirent à la courte paille.

            Timecreṭ, des temps modernes, en Kabylie, se pratique sans aucun rite. Elle n'obéit à aucune loi sacrificielle, elle se fait d'une façon profane. Aucune divinité n'est invoquée. Les villageois se contentent de pérenniser une très vieille tradition, qui, comme toutes les anciennes coutumes, a perdu son sens premier. Le manque d'écrit et de témoignages mythiques donne l'occasion à chacun d'interpréter l'événement à sa convenance. Les monothéistes musulmans, quoique incapables de prouver l'islamité de l'évènement,  tentent néanmoins  de le minimiser en classant Timecreṭ en bas de l'échelle de leurs fêtes religieuses, à savoir les deux fêtes, la première clôturant le jeûne et la seconde  sacrifiant le mouton. La preuve, quand les Kabyles renoncent parfois à cette fête, faute de moyens, ni le pouvoir ni la mosquée n'insistent pour la maintenir. Timecreṭ est une exception kabyle et les religieux musulmans se contentent de participer à l'événement. Le goût de la viande est primitif, il est plus fort que la conviction religieuse, même fanatique. L'odeur de la viande attire même les plus religieux des villes, qui le jour du sacrifice, convergent vers leurs villages d'origine pour consommer de la chair païenne. Les hommes ne résistent pas à l'odeur et au gout de la viande, ils viennent de partout. Ce jour-là, le village voit toujours son nombre augmenter. C'est la fête, le boeuf est tombé, et les couteaux s'empressent autour de lui. Le sacrifice et le partage se font dans la joie et l'unité.  Personne ne se soucie de la signification de l'évènement. Ils dévorent la viande de la bête sacrifiée comme de véritables prédateurs carnivores. La scène rappelle néanmoins les scènes de chasse primitives où les hommes festoient après avoir abattu la proie ou le gibier.

 

            C'est la tradition, celle qui se contente d'imiter l'action du passé, mais sans savoir le sens de celle-ci. Des auteurs ont écrit sur cet évènement, mais à chaque fois, ils se contentent de le décrire, sans aucune analyse, même si parfois,  d'aucuns évoquent une ou deux raisons, comme l'obtention de la pluie ou encore la distribution de l'eau. L'évènement se déroule donc sans aucune cérémonie, ni explication de son sens. Le but de la manoeuvre, c'est  de perpétuer la tradition et ne pas briser le cycle de la vie, laissé par les anciens.

            Voilà pourquoi nous tentons d'expliquer cet évènement par les écrits grecs et latins. Nous ne pensons pas que nos ancêtres sacrifiaient par imitation. Timecreṭ, comme Thusia dans la Grèce antique, a sûrement ses règles rituelles qui malheureusement ne figurent ni dans la littérature ni dans  les livres spécialisés. Même les spécialistes en la matière, notamment les chercheurs français, ne se sont intéréssés ni à Timecreṭ en Kabylie, ni à Anzar ni à Amagger n tefsut/l'accueil du printemps ou tameγra ijeğğigen/La fête de fleurs. Quand ils les évoquent, ils les citent dans un cadre traditionel, voire superstitieux, au moment, où ils noircissent des tonnes de papiers pour tenter d'expliquer et de donner un sens aux fêtes similaires en Grèce. Comme dirait Marcel Détienne: "Quand les Grecs se réunissent, c'est sérieux; quand c'est les Indigènes de Papouasie, cela fait rire."

            Nous revenons à l'éternel problème de l'éthnocentrisme occidental.  Ils considèrent la civilisation grecque comme la source de leur monde, ce qui est vrai mais qui ne les empêche pas de marginaliser la Grèce d'aujourd'hui, qui est devenue pour eux, juste un territoire archéologique, témoin de leur Histoire. Tous les sites sont occupés par les écoles archéologiques anglaises, allemandes et françaises, que nous remercions entre autres, mais chez les intellectuels et les médias de ces pays, la Grèce ancienne leur appartient. Nous pouvons même parler de colonisation posthume. Il est plus facile parfois de partager Zeus avec un Grec qu'avec certains Hellénistes occidentaux.

            Ces chercheurs parlent d'Egypte, de Carthage, de la Chine, des Mayas, des Africains noirs et des Perses, car ils n'ignorent pas que ces civilisations sont loin de  leurs "chasses gardées" que sont la Grèce ancienne et la Rome antique.  Mais alors, pourquoi ils ne citent jamais l'Afrique du Nord, terre païenne, ancienne colonie grecque et romaine,  terre des premiers Chrétiens ? Pourquoi des chercheurs s'intéressent-ils aux traditions des populations se situant très loins d'eux, mais jamais aux Africains du Nord, région méditerranéenne, voisine et ancienne colonie ? Pourquoi des chercheurs, français notamment, ne se sont jamais penché sur Anzar, amagger n tefsut, Yennayer, timecreṭ ? Ces fêtes leurs rappellent-elles la Grèce ancienne et la Rome antique ? Non, l'Afrique du Nord, ou Maghreb pour la plupart, est un pays arabe, son histoire commence avec la conquête arabe et l'arrivée de l'Islam. Même conception de l'Histoire que les Etats totalitaires arabo-islamistes de la région. Pour René Girard : “L’anthropologie est victime de lethnocentrisme occidental. Tous les concepts de lanthropologie viennent de lOccident, y compris même la notion de lethnocentrisme.” Il ajoute, dans son livre “Le sacrifice” : “La notion de l’ethnocentrisme est mise au service de lanti-intellectualisme mal dégoisé qui réduit au silence les curiosités anthropologiques les plus légitimes.” Avant de conclure : “Aujourd’hui, lanthropologie a tendance à senfoncer dans une routine universitaire décevante.” 

 

 

Timecreṭ, fête païenne

 

                  Timecreṭ, de par son nom et son caractère régional, demeure spécifiquement kabyle, contrairement à Anzar qui est panberbère. C'est par miracle que cette tradition a pu résisté jusqu'à nos jours. Si le Christianisme et l'Islam n'ont pas réussi à la faire disparaître, ce n'est certes ni  par respect à la tradition kabyle ni au caractère "obscure" païen de celle-ci. Cette tradition a résisté comme ont résisté beaucoup d'autres coutumes. Bien que certains islamistes pratiquants actifs de la région, profitant de ce caractère obscure, tentent désespérement de la confondre avec l'achouraTimecreṭ n'obéit à aucune régle islamique.  Elle n'est pas précédée de prière comme les fêtes religieuses islamiques, encore moins de la bénédiction de ses chefs religieux.

            Si cette fête était réellement islamique, l'Etat algérien l'aurait sûrement organisé et pris en charge. Timecreṭ serait jour férié, non seulement, ce jour-la, l'Etat aurait inondé à coup sûr le jour de Timecreṭ la terre numide de sang de boeuf halal. Et une fois de plus, les Kabyles passeraient pour des ploucs dans l'art de sacrifier durant Timecreṭ, leur Timecreṭ et leur savoir faire religieux.

            Timecreṭ, c'est la répétition d'un acte ancien, perdu dans les méandres des temps passés.  C'est la théâtralisation d'un acte fondateur de sédentarisation et d'urbanisation de l'homme. C'est l'acte commis par le prophète Promethée, le créateur de la race humaine, celui qui prévoit tout, en égorgeant le premier boeuf, il décida de favoriser l'homme, son fils, au détriment de Ubdir/Jupiter[2], bab igenwan/Le père des cieux.  Prométhée qui vola le feu sur le mont Olympe, à ce même dieu, pour le donner à l'homme pour qu'il puisse griller la viande de boeuf. Puis pour le punir, Jupiter le cricifie sur un rocher et qu'un aigle vient chaque jour lui dévorer le foie//Tasa[3]. Mais sans compter sur l'immortalité du prophète qui renait nuitamment. Tasa, organeoù réside le sentiment d'amour, de pitié et de d'humanisme chez l'homme pour les Kabyles.  Tasa de Prométhée  que l'aigle du maitre de l'égide veut anéantir  afin que le Titan, père des hommes, oublie ses enfants. Mais Tasa de ce père, plein d'amour et de compassion, pour ses enfants renait chaque nuit. Il ne veut pas oublier ses créatures. Il est crucifié pour elles.

            En bon père, Prométhée, a défié le maitre de l'Olympe, il a volé et triché pour sauver ses enfants. Il s'est dressé courageusement seul contre Zeus. Depuis, grâce au feu, les hommes n'ont cessé de rivaliser avec les dieux. Ils ont créé des villes et des villages, des outils de travail et de l'art, cette activité qui a sorti l'homme de son stade animal vers celui de l'humain, et qui ne cesse de le transformer et de le rendre meilleur.

            Prométhée a sauvé l'homme même du déluge dans lequel Zeus a tenté de l'engloutir.  Ce père de l'humanisme, qui comprenait tout à l'avance, a mis l'homme au centre de la vie en l'arrachant aux dieux. Il s'est battu pour cela. Comme un bon père, il a volé les meilleures parts de viande à Zeus pour nourrir ses enfants. Timecreṭ est le recommencement de cet acte fondateur du village kabyle. Village qui a besoin périodiquement du sang de boeuf en allant grandissant, en se perpétuant dans le temps et dans l'espace.

            Dans son livre "La cuisine du sacrifice en pays grec", Marcel Détienne écrivait :  "Sans l'alimentation carnée, il n'y a ni société ni communauté politique. La broche à rôtir est politique, et le couteau partageant le corps à manger découpe l'espace civique, en même temps qu'il invente la plénitude communautaire."

 

Timecreṭ, institution politique

 

 

                  Timecreṭ est une institution politique spécifiquement kabyle.  Elle s'exprime en dehors des institutions politiques officielles algériennes. Elle est la pierre fondatrice de la cité kabyle. Elle assure la cohésion des habitants du village et renforce les lois qui le régissent. Le couteau découpant la bête sacrifiée est garant de ces mêmes lois humaines que chaque villageois se doit de respecter. Le couteau, le jour de Timecreṭ, découpe la viande en parts égales. Il théâtralise l'action de découpe et de partage du premier boeuf par Prométhée, le père de l'humanité. Le couteau de Timecreṭ tente, au cours d'un jour, de faire revivre le geste du prophète, à savoir le partage dans l'égalité. Même si les villageois ne sont pas égaux dans leur vie, Timecreṭ est le symbole  d'équité, idéal auquel aspire tout villageois.

            C'est quand le couteau dévie que la paix est menacée. Que les conflits éclatent et la guerre s'installent entre les membres du groupe. Dans son ouvrage "La cuisine du sacrifice dans le pays grec", Marcel Détienne écrit : "Dans le manger carné, il y a comme un foyer commun où se croisent les figures de marches et de l'altérité. Histoires de loups en lisière de cité, quand le couteau, dévie vers la violence meurtrière de la guerre et de la tyrannie."  Le couteau partageant la viande, ainsi que l'espace civique est responsable de la paix et de la guerre parmi les membres du groupe. 

            La faim et l'envie de manger de la viande a poussé les compagnons d'Ulysse à transgresser la loi divine, celle qui a passé outre la régle : le non-respect de la prpriété divine. Le couteau égorgeant et découpant les vaches du Soleil a semé la discorde entre Ulysse et ses compagnons. La remise en cause de  son autorité a provoqué l'ire du dieu Soleil  et il leur a ôté le jour de retour chez eux.

            Le sacrifice ne doit pas se faire sans l’accord des dieux. Son invention rituel est le point de départ de la culture religieuse. A Mékoné, en égorgeant le premier boeuf, Prométhée, père des hommes, a defini les frontières entre les mortels et immortels. Le sacrifice est fait pour les dieux et uniquement avec leur consentement.

            Timecreṭ, comme tous les sacrifices rituels, est pour les Kabyles une institution de réconciliation, de cohésion sociale et de fête. Manger ensemble, pour un Kabyle, est un acte sacré. “Aḥeq tagula d lmelḥ i nečča akken/Je jure par la nourriture et le sel que nous avons mangé ensemble” est un serment courant et récurrent chez les Kabyles. Tout banquet est empreint de sacralité, y compris le plus profane. Mais pas seulement, comme chez tous les peuples, depuis l’avénement du village kabyle, le sacrifice accompagne toutes leurs activités politiques et socials. A ce propos, dans son ouvrage “Le sacrifice”, René Girard écrit : “Le sacrifice n’est donc pas seulement un instrument de paix. Il  déclenche un processus de répétitions qui engendre, très progressivement sans doute tout ce que nous appelons nos institutions sociales et politiques : funérailles, mariages, rite de passage, les institutions de toutes sortes  et aussi la royauté, le pouvoir politique en general pénétré de sacré, toutes les institutions en somme, de notre culture.”                    

 

 

Timecreṭ, cuisine du sacrifice

 

            Les Grecs de l'antiquité grillaient la viande sur l'autel afin d'envoyer vers le ciel l'odeur de la graisse, la part des dieux. Celle que Zeus, trompé par Prométhée, a choisi en laissant la chair de la bête aux hommes.

            Ainsi durant Timecreṭ, le village kabyle sent l'odeur de la viande grillée. Toute une partie cuit, dans les maisons, sur la braise des kanoun.  Des toits des maisons sort aussi l'odeur des viandes qui monte et s'achemine vers les dieux. Même si l'autel est absent sur le lieu de sacrifice, le feu de Prométhée est dans chaque foyer. Le jour de Timecreṭ, chaque foyer kabyle devient un autel sacrificiel.

            Dans le sacrifice sanglant, en Grèce, les hommes sacrifaient aux dieux et mangeaient les chairs de la victime du sacrifice, quant aux dieux, ils goûtent le sacrifice comme un acte d'hommage et non comme nourriture.

            Dans son article “Bêtes grecques, propositions pour une topologique des corps à manger, incéré dans le livre de Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant “La cuisine du sacrifice en pays grec”, Jean-Luis Durant écrit : “Pour les Grecs de l’âge classique, comme aujourdhui pour nous, le rapport aux bêtes passe par la viande. Mais la viande des bêtes grecques passe par les dieux. Toute chair à manger est donc traitée dabord à lintérieur du rite, espace religieusement qualifié, et rien de ce qui se rapporte à la viande nest indifferent par rapport à cet espace. Ainsi dès labord un probleme de mise en place, en categories. Boucherie, religieux, culinaire, tout cela pour les Grecs est  confondu dans ce quils noment Thusia et que nous appelons sacrifice.”

 

Timecreṭ, régime promethéen

 

           En Kabylie, la viande de boeuf tient le haut du pavé. Toutes les grandes fêtes sont consacrées par le manger ensemble, autour de la chair de boeuf. Durant les fêtes de mariages, la fête s’organise autour d’un boeuf comme pendant la cérémonie de Timecreṭ. Ainsi que tous les grands évènements. L’homme kabyle, quand il se rend au marché pour acheter de la viande, sa préférence va toujours vers la viande de bœuf, contrairement au reste des populations d’Algérie, où l’agneau et le mouton tiennent la vedette. Cette différence culinaire, quasi prométhéenne chez le Kabyle remonte probablement au sacrifice de Timecreṭ, probablement la plus vieille tradition depuis sa sédentarisation.  

            Seuls les petits sacrifices domestiques comme durant la construction des maisons, le traitement des maladies, ou encore certaines fêtes où les Kabyles sacrifient des petites bêtes domestiques comme la chèvre ou l’agneau. Quand au poulet, il est réservé exclusivement à Yennayer/Nouvel an ou quand le Kabyle reçoit un invité. Mais la consommation de boeuf et de veau reste le grand évènement.

 

 

Le boeuf Laboureur

 

            Le premier boeuf égorgé par les Grecs est un boeuf laboureur, l’ami de l’homme dans la peine. Mais avant de le sacrifier, il fallait d’abord le culpabliser. Ils le tuent le jour où durant la cérémonie de sacrifice végétal sur l’une des collines d’Athènes, la bête piétine le gâteau aux céréales destiné aux dieux; la faute est grave et la punition ne tarde pas à arriver. Mais alors, de quoi les Kabyles accusent le boeuf sacrifié ? La réponse se trouve probablement, faute de mythe, dans Tibratin/Les lettres d’Aït Menguellet où il chante à propos des Kabyles : “Asmi ttqaran tiɛdawin/Azger wer teẓrin/Mi sen-d-isxerb azeṭṭa :Le jour où ils (Kabyles) soccupaient de la vendetta/Ils ne voient guère/Le boeuf traverser le métier à tisser.

            Le métier à tisser, l’oeuvre sacrée d’Athéna ou d’Apollon, symbole d’unité et d’harmonie, que Zagros, alias Dionysos, le sauvage champêtre, dieu de la vigne, le transgresseur des lois, le destructeur de l’unité, vient traverser, commr le boeuf la toile kabyle. Il est fautif et la loi du couteau d’Apollon est sans appel. Le boeuf doit mourir pour permettre à l’harmonie et à l’ordre de se reconstituer.

            Mais ce qui caractérise le Grec ancien et le Kabyle est la culpabilité vis-à-vis du boeuf laboureur comme l’illustre la chanson d’Idir :

 

I wezger d-yeggan lemtel,

“Win yeɣlin ad yettwarkeḍ

Mi d-yemekta ayen imeggel,

Iḍmeɛ di bnadem a t-iɣaḍ.

S ujenwi ɣer-s I d-yuzzel,

Mi icekkel yebda laɛyaḍ.

 

Yenna-yas : “Ya bunadem,

Ma d-rreɣ ad weṣiɣ wiyiḍ.

Tettuḍ lxiṛ dak nexdem,

Tettebaniḍ-iyi-d d aseqaḍ.

Ẓriɣ aksum a teččem,

Rnut aglim d icifaḍ.”

 

Ô boeuf laissant ce proverbe,

Qui tombe sera piétiné.”

Se rappelant de tout ce quil a labouré,

Il espère de lhomme la pitié.

Avec le couteau vers lui il se précipite,

Attaché, il pousse la complainte.

 

Il lui dit : “Ô homme,

Si je vivais je conseillerai les autres.

Tu as oublié tout le bien que nous tavons fait,

Tu me paraîs tricheur.

Je sais que tu vas manger la viande,

Autant avaler la peau  et vos sandales qui en sont faites.

                 



[1]  Tunna : parts, du singulier Tunṭict. On trouve aussi dans certains villages, taryalt, pl. tiryalin qui signifie "la part du roi" ou "monnaie du roi" (à rapprocher du réal)  En grec, le mot qui signifie "part" est moira, part réservée par le sort à tous, homme ou dieu;  que l'on peut rapprocher du mot kabyle, amur, la part, qui entre dans la composition du terme "tamurt", la terre, le pays.

[2]  Jupiter, mot latin formé de Ju/Cieux et Pater/Père. Bab igenwan/Père des cieux.

[3]  Tasa en kabyle signifie foie, organe de l'amour maternel et paternel. Ne dit-on pas d'un mauvais père : "Ur yesεi ara tasa/Il n'a pas de foie" ? d'où peut-être le mot Talsa qui signifie en kabyle Humanité. 

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