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         Le jour de Timecreṭ, le village kabyle vit le grand jour, celui du partage de viande, du manger ensemble, d'une commensalité à l'échelle du village. Contrairement aux autres fêtes religieuses, où des familles risquent de souper sans viande, le jour de Timecreṭ, tous les villageois  en consomment. Chaque membre et chaque famille obtient sa ration carnée. Les villageois festoient donc sans culpabiliser. D'autant que le partage s'est fait d'une façon égale, personne donc ne se sent oublié ou humilié. La nature du partage unit les membres du village dans une ambiance de fête et cela renforce davantage leur union et  leur entente, même conjoncturelles.

         Si la pratique de Timecreṭactuelle diffère de celle des hommes de l'âge antique, - notamment  en Grèce où les sacrifiants brûlent sur place certaines parties de la victime sacrificielle avant de banqueter ensemble devant l'autel du sacrifice -  si, en Kabylie, chaque famille consomme sa viande de son côté, il n'en demeure pas moins que durant ce jour de sacrifice, ils mangent tous de la viande au même moment. Partout où nous passons dans le village, nous sentons l'odeur de cette graisse destinée, dans l'antiquité, aux divinités.

          Ainsi dans le sacrifice antique, après le geste tragique, effectué par le couteau d'Apollon, vient la fête de son frère Dionysos. Comme souvent, on passe de l'assassinat au festin, deux évenements liés aux deux divinités. Seule leur présence en même temps, dans un même lieu, peut provoquer ce genre de situation. Après que le dieu au couteau a mis à mort le boeuf, les bacchantes dionysiaques le déchiquettent et le dévorent, avant que son frère n'intervienne encore une fois, non seulement pour reconstituer le boeuf, mais surtout pour rétablir l'unité et l'harmonie du groupement d'hommes du village.

Qui symbolise le boeuf sacrifié ?

         Les Orphiques[1], tous végétariens, voient dans le boeuf leur divinité Dionysos. Ils interprètent le rite sacrificiel comme la théâtralisation de sa mise à mort par les Titans, avant sa reconstitution, autrement dit le fait qu'il retrouve son unité, grâce à son frère Apollon. Manger de la viande, pour un adepte orphique, c'est commettre un sacrilège, celui de manger la chair de Dionysos enfant, leur suprème divinité, dont voici le mythe, selon la tradition orphique.

         Zeus, roi des dieux, se métamorphose en serpent et séduit Perséphone, fille qu'il avait avec Déméter, déesse de l'agriculture. Perséphone donne naissance à Zagreûs[2], que Zeus confie à Apollon et aux Courètes. Apollon et les Courètes le cachent dans le bois du Mont Parnasse. Héra, la femme de Zeus, envoie les Titans à sa poursuite. Ils le retrouvent et le mettent en pièces. Après quoi, ils dévorent tous ses membres, excepté son coeur, qu'Apollon parvient à sauver. Coeur qu'il remet à Zeus son père. Zeus avale le coeur de son fils et lui donne naissance une seconde fois, sous le nom d'Iacos[3] - d'où une étymologie proposée pour le nom de Dionysos, c'est-à-dire né deux fois[4].  Suite à cela, les Titans sont foudroyés par Zeus et de leur cendre naît l'humanité[5]."

         Pour les Orphiques, manger donc de la viande de boeuf, c'est consommer la chair de Dionysos enfant. Et l'homme descendant des Titans, ou plus exactement de leur cendre, portent le sang de ceux-ci. L'homme qui mange de la viande de boeuf n'est pour les Orphiques qu'un descendant de Titan qui continue à dévorer l'enfant Dionysos.

         Mais alors, qui est ce boeuf que les Méditerranéens sacrifie pour leur union politique, leur cohésion sociale, autrement dit, pour le bonheur de leurs cités et villages, construits en dur sous l'inspiration d'Apollon, fondateur des cités ? N'est-ce pas un ersatz du dieu Dionysos ? N'est-ce pas le frère, à l'image de Rémus et Romulus, qu'Apollon égorge pour les fondations de ses cités, ses villages et ses villes ?

         Toute la vie des villages et des cités est organisée autour de ces deux grandes divinités. Mais aucun village, ni aucune ville, ne peuvent naître ni se développer sans leur apport. L'Architecte Apollon a besoin du sang de son frère pour fonder les murs, comme Romulus avait besoin de celui de Rémus pour arroser le premier sillon de la ville éternelle. Chaque petit village est une petite Rome. Chaque village, chaque maison porte dans ses fondations le sang, le sang humain pour Rome et animal pour les autres.

         Pour le bonheur de leur cité, selon les Orphiques, les humains mangent, sacrifient Dionysos, sous la forme de boeuf. Le boeuf est tué par le couteau d'Apollon, le dieu, qui a sauvé le coeur de son frère. Le coeur symbole de toute vie. Le premier organe conçu dans le ventre, avant de devenir foetus,  puis le dernier à nous arracher la vie à son dernier battement. Coeur, symbole de vie, lieu d'amour, qu'un frère a ramassé et le père avalé pour redonner la vie au frère et au fils. 

         En assassinant le boeuf de sacrifice avec son couteau, Apollon n'offre-t-il pas aux hommes son frère Dionysos, celui qui transgresse les lois de la cité, en sacrifice ? Les villageois kabyles, en partageant et découpant le boeuf, ne répétent-ils pas à l'unisson, comme des Bacchantes, le geste primordial de leurs "ancêtres", les Titans ? Et ce dieu sacrifié n'est-il pas le prix à payer pour le dieu bâtisseur pour sauver et renforcer les villes et les villages que lui-même a inspirés aux hommes ? Dionysos, sacrifié sous forme de boeuf, n'est-ce pas la revanche des adeptes du sacrifice sanglant contre ceux du sacrifice non sanglant, autrement dit végétarien ?

         Dans nos articles sur le rite d'Anzar, sacrifice non sanglant, nous avons relevé une quantité de points communs entre Dionysos et Anzar. Notamment l'émergence d'Anzar du feu céleste, qui n'est pas sans rapport avec la naissance de Dionysos, après que Zeus a foudroyé Séléné, dans la version la plus répandue de sa naissance. Les jeunes filles dansant et jouant à la balle avec les bâtons, à l'instar des Bacchantes ou des Ménades, accompagnatrices de Dionysos.  Le mariage d'Anzar avec la fille du village et celui de Dionysos avec la reine d'Athènes.  Anzar et Dionysos sont sujet à l'épiphanie, c'est-à-dire qu'ils apparaissent cycliquement aux hommes sous différentes formes de vie, animale ou végétale.  

         Timecreṭ, en Kabylie, est manifestement un rituel sanglant,  dont l'objectif avoué est la distribution des viandes ainsi que des rigoles d'eau par foyers. Les rigoles d'eau sont encore l'oeuvre du dieu arpenteur, Apollon, celui qui, grâce à son couteau, défréchit les terrains, taille les chemins et les rigoles d'eau. A l'occasion du renouveau de la nature et de la renaissance de la vie, Dionysos se laisse sacrifier, pour mieux revenir, au printemps. Par Timecreṭ et Tameγra n tefsut/La fête du printemps, les Kabyles ne fêtent-tils pas la descente sous terre, ou la mort, de Dionysos,  puis son retour avec la belle saison. La fin du drame c'est la fête qui couronne le sacrifice, le retour à la vie du sacrifié, et l'unité de la nature retrouvée, après les longues et glaciales nuits d'hiver.

La partie de beuf consommée et la non consommée

       Durant Timecreṭ, à part les os, les Kabyles consomment toute la chair de la victime. Restent les pieds et la tête, ils sont mis aux enchères, l'argent va dans la caisse du village. Mais du boeuf consommé, reste aussi la peau. Celle-ci est soit donnée au sacrificateur, soit abandonnée, quand elle n'est pas mise aux enchères, avec la permission de tous, à l'un des membres du village. Autrefois, nos ancêtres tiraient beaucoup de choses de cette peau, notamment les fameuses "chaussures" nommées arkasen: des chaussures en forme de mocassins en peau de boeuf que les hommes confectionnent et attachent à leurs jambes avec des lanières fines en cuir, tirées de la même peau.

         Mais la peau de la bête sacrifiée, surtout celle des chèvres et des boucs, va aussi dans la confection des tambours, instrument de Dionysos et des Ménades par excellence. Le tambour qui pousse à danser et qui rythme les fêtes de mariages, de naissance et du renouveau, comme la fête du printemps. Dionysos, même mort, offre sa peau pour la joie de vivre.

         La peau de la bête sacrifiée revient aussi à Buğlima ou Buglima/L'homme à la peau de bête. Son habit en peau de bête, à l'instar de Dionysos vêtu de peau de panthère, sa corne-muse et le tambour fabriqué par son fils, tout cet attirail provient de la peau de sacrifice. Le musicien à la corne-muse, comme Dionysos,  se déplace de village en village sur son âne[6] pour égayer l'assemblée des hommes.

         Dans toutes les fêtes, apparaît comme indispensable la présence du  boeuf ou du bouc, attributs de Dionysos, dieu de la joie. Il se sacrifie sous la forme de l'animal, s'offre en chair et en os au couteau de son frère, égaye le palais des participants à la fête, puis les fait danser sur les rythmes de sa peau. Voilà un dieu qui accepte de mourir pour mieux renaître. Un dieu qui aime les hommes. Qui se sacrifie pour eux, non pour racheter leus fautes, mais pour les voir renaître  à leur tour, festoyer et vivre heureux. Un dieu qui accepte que nous lui fassions violence, mais qui ne se venge pas, bien au contraire, il revient voir les mêmes hommes qui l'ont sacrifié pour leur apporter des fleurs. Voilà un dieu, qui, même s'il transgresse les lois du village, accepte de payer de sa vie sa transgression pour que les lois de son frère Apollon triomphent. Voilà un dieu sans lequel l'harmonie apollinienne n'est qu'ennui et tristesse, comme le confirme le mythe de Thèbes, sous le règne du roi Penthée, dont voici le récit :

         Les Ménades ou Bacchantes sont à l'origine les nourrices de Dionysos, puis le nom des femmes qui accompagnent le dieu pendant sa marche triomphale de Lydie jusqu'en Grèce. Elles forment le cortège rituel du dieu de la vigne et du vin lors des fêtes dionysiaques. Elles se coiffent de couronnes de feuilles de lierre et tiennent à la main  le thyrse  (un bâton terminé par une pomme de pin) et portant la nébride, vêtement en peau de bête, souvent de léopard.  

         Alors que Dionysos, accompagné de ses Ménades, venait d'arriver à Thèbes (ville de Cadmos, grand père de Dionysos, par sa mère Séléné) le roi Penthée,  fils de Cadmos et son successeur au trône, leur refusa l'hospitalité. Il s'oppose même à l'introduction du culte de Dionysos dans sa ville.  Un jour, il se cache dans un arbre pour observer la bacchanale; découvert par les Bacchantes, dirigées par sa mère Agavé et ses deux tantes, adeptes du culte de Dionysos, il est mis en pièces.  (voir " Les Bacchantes" d'Euripide.)

         Le roi Penthée vivant dans la prospérité, l'ordre et le calme apollinien a attiré les femmes de Thèbes vers le dieu de passage, le dieu au tambour, le dieu du vin, de l'orgie et des grandes fêtes. Elles l'ont suivi jusqu'à tuer leurs enfants qui refusaient son culte. Voilà que Thèbes, reconciliée au prix du sang de son roi, est passée, comme Athènes, à l'adoration des deux divinités. Les deux dieux sont indispensables, selon Nietzsche. Si l'un tue pour consacrer l'unité, l'autre défait l'unité pour permettre le renouveau et la renaissance. La Kabylie doit laisser Dionysos investir sa scène, non pas en tant que vagabond, mais en tant que dieu de théâtre et de l'ivresse. Les Kabyles, "apolliniens"  dans leur rêve de construire une grande République, doivent aussi être dionysiaques, dans l'ivresse et la joie de vivre. La Kabylie doit arracher son Dionysos champêtre aux devins et devineresses, aux derwiches tourneurs, aux folkloristes, aux magiciens nocturnes, aux superstitieux de tout acabit..., le reconcilier avec le roi Apollon, maître des lois des assemblées, des formes, de  la rigueur et de la rectitude, pour l'avènement d'une tragédie kabyle : celle qui reconcilliera le Kabyle avec lui-même, le céleste Anzar avec sa fiancée la Terre, la campagne avec la ville, la vie avec la mort, l'ancien avec le nouveau, la forme avec le contenu, la joie avec le chagrin, la paix avec la guerre, l'ombre avec la lumière, enfin tous les contrastes qui font naître et perdurer la beauté et l'harmonie. Héraclite l'avait dit "C'est des contraires que naît la plus belle harmonie."

         Ne plaisantons pas avec ses dieux, ils sont comme la nature, fascinants et dangereux. Reconcilions-les à notre cause, car ils savent donner de la forme et du contenu à toute chose. L'un maître du rêve, inspire la création; l'autre, maître de l'ivresse pousse à l'action, à l'aventure et à la réalisation du rêve.  Observez Apollon, dieu de la beauté, mais n'essayez pas de l'approcher, il tient un couteau à la main. Il est comme l'océan, son bleu azur nous attire quand son fond nous guette. Ne rejetons pas Dionysos, si nous ne voulons pas tous finir comme Penthée, tués par notre chère mère Kabylie.

         Ne laissons pas Dionysos entre les mains des sorciers, faisons-lui une place dans nos villages et nos villes, il saura prendre sa place à côté de son frère. Son frère qui s'ennuie sans l'autre moitié, qui a besoin de se renouveler et d'avancer, mais il ne peut le faire sans l'aide de son alter-ego. Ne pas laisser Dionysos s'urbaniser, c'est le condamner à mourir dans la tradition et le folklore. Le séparer de son autre-moitié, c'est condamner son art à l'errance et à la mendicité. Laisser Apollon sans Dionysos, sans transgresseur, c'est synonyme de la mort des lois villageoises, de paralysie, de présent miné par le passé. Car pour qu'il puisse adapter ses règles, il lui faut son frère qui n'a pas son pareil pour lui montrer les limites de ses lois. Reconcilions les deux divinités, pour un nouveau programme, de nouvelles lois, une nouvelle vie, une nouvelle Kabylie.

         Laisser séparer les deux frères, c'est l'immobilisme. C'est l'archaïsme, comme en Grèce, avant leur rencontre. Séparer les deux divinités, c'est permettre aux monothéistes de tous bords de nous imposer leurs règles et leur volonté de nous voir morts ou soumis. Séparer les deux divinités, c'est permettre aux monothéistes de nous dicter leurs lois et leurs moeurs, déséquilbrées et scélérates. Séparer les deux divinités, c'est permettre aux monothéistes, ainsi qu'aux chercheurs universitaires de nous ranger dans les réserves de peuples primitifs, tournés vers la magie et la superstition.

         Réconcilier les deux divinités, politique pour l'une et apolitique pour l'autre, c'est voir naître de nouvelles lois plus fortes que le crime, fleurir un humanisme plus fort que la haine de l'autre, se développer les arts, la joie de vivre, car les dieux seront là, pour se compléter, se pousser vers le meilleur et se neutraliser au besoin. Sans la réconciliation de ces deux divinités, rien ne pourra venir de meilleur, ni école de musique, ni école de danse, ni de grandes écoles, ni de grandes réalisations, ni de grandes constructions, ni de liberté de vivre, ni de bonnes lois, ni de choix d'aimer...

         Modernisons nos fêtes, nos fêtes traditionelles, spécifiquement kabyles : Tameγra n tefsut/fête du printemps, Yennayer/Nouvel an, tameγra n lḥeb l-lemluk/Fête de la cerise, etc, donnons leur un statut, vous verrez, elles cesseront d'être des rassemblements folkloriques. Adaptons Anzar et autres divinités à l'Art, ils cesseront d'être des dieux auxquels des peuplades primitives rendent des cultes pour avoir de l'eau ou autre chose.

         L'Europe, au Moyen Âge, a connu la famine et la peste. La fin du monde était devenue son pain quotidien philosophique, mais les artistes italiens, refusant la fatalité monothéiste, ont dit non. Ils ont fait vibrer les colonnes des dieux antiques, fouillé dans la mémoire des Grecs et des Romains, et les voilà à nouveau sur pieds, porteurs d'un mouvement humaniste, surnommé La Renaissance italienne. Mouvement qui a sauvé l'Europe et le reste du monde. Osons, à notre tour, la renaissance kabyle.  

 

Le passage du rituel non sanglant au sanglant

 

         Nous avons vu que dans les temps reculés, avant l'avènement du rituel sanglant, les hommes sacrifiaient des végétaux, ou offraient des êtres humains aux divinités, comme dans le cas de la fiancée d'Anzar ou de la reine d'Athènes, durant la fête des fleurs, dans l'Attique. Le passage du rite non sanglant au sanglant marque le passage des hommes de la vie nomade à la vie sédentaire, sanctionnée par la construction des villages et des cités. C'est aussi le passage des Grecs du temps cyclique dionysiaque au temps linéaire, politique et historique[7] apollinien. Temps des cités qui voient l'intrônisatiion ou l'introduction de Dionysos dans l'Olympe, puis dans la cité grecque en tant que dieu de théâtre, tout en gardant son ancienne fonction, celle de dieu de la vigne. Ainsi se rencontrent les deux grandes divinités, Dionysos et Apollon, pour fonder, ensemble, la tragédie grecque, l'art dans lequel, pour Nietzsche, les Grecs ont atteint l'apogée civilisationnelle et culturelle.

         Quand les Kabyles sacrifient, ne font-ils pas aussi le sacrifice de Dionysos pour atteindre la cité parfaite, pour à la fois, renaitre cycliquement avec la nature et préserver leur cité dans le temps historico-politique? Contrairement aux Grecs anciens, les Kabyles ont atteint le temps dionysiaque[8], grâce à la fondation du village et ses lois humaines, mais ils n'ont pas pour autant lâché Dionysos, le maître du temps cyclique, le temps agraire.   

         Les Grecs n'ont pas réalisé avec aisance le passage du temps cyclique au temps linéaire. Cela a été le résultat de la révolte des paysans, adeptes de Dionysos champêtre, contre les aristocrates athéniens, adeptes des dieux de l'Olympe. Tout s'est joué comme dans une tragédie grecque. Et c'est la rencontre de Dionysos et d'Apollon. C'est la réforme agraire dans l'Attique et la distribution des terres pour les paysans. C'est l'introduction dans l'Olympe de Dionysos, pour qui, sa soeur Hestia, la déesse des foyers, a cédé sa place auprès de Zeus. Dionysos et Apollon ont fini par partager, non seulement les villes, mais même Delphes, le sanctuaire du maître de l'Oracle.

         La Kabylie, même si elle a adopté Apollon, constructeur des villages, peine à urbaniser et à domestiquer Dionysos. Il reste à la périphérie des villages. Il refuse de monter sur la scène de théâtre, de se laisser couler en marbre et de laisser son frère imposer des règles à son art. Il reste le premier dieu champêtre, sauvage et vagabond. Il continue à se manifester par le retour du printemps, à chanter et à danser avec ses propres règles, à guérir selon ses plantes et ses rythmes de tambours, à embrouiller le temps et la frontière entre le visible et l'invisible. Le Kabyle est déchiré entre le temps cyclique et historique. Il lui faut sa révolution, sa ville, sa république, pour pouvoir se reconcilier avec lui-même, avec sa terre et se concilier les deux divinités, porteuses d'un avenir plein de promesses.   

 


[1]Dans la religion orphique, Zagreusou Zagré(Zagrûsen grec ancien) est un avatar de Dionysos mystique, incarné par Dionysos, dieu de la vigne. Ce mythe semble inspiré de la légende égyptienne d'Osiris, lacéré par le dieu Seith, dont la soeur Isis rassembla les membres et le reconstitua. Ce mythe est le même que celui des Kabyles Zerzer, bouc ou cerf, égorgé, découpé et mangé, puis reconstitué par sa soeur. Atmani a chanté cette épisode : "Yemma tezla-yi, baba yečča-yi, Σica weltma, ttxilem jmeε iγsan-iw/Ma mère m'a égorgé, mon père m'a mangé, Aïcha ma soeur, je te prie de rassembler mes os." -  Ce passage, comme vous voyez, est aussi islamisé, notamment par l'islamisation des noms des deux héros du conte, en l'occurrence ΣliZerzer et sa soeur Iεica. Le nom Zerzer ressemble fortement à celui d'Osiris, qui, est une réplique égyptienne de Dionysos grec. A rappeler que Dionysos peut se manifester sous différentes formes animales, notamment Azger/Boeuf ou Izerzer/cerf ou bouc.

[2]Le mot grec Zagrüs ressemble au mot kabyle Azger. Dionysos est parfois représenté sous forme de boeuf. Dans certains villages, il y a encore quelques années, les adultes disaient aux enfants, notammment les garçons : "Win ara d-yezzin deg yiḍ i taddart, ad yuγal d aεejmi/azger aberkan./Celui qui effectue la nuit le tour du village, il deviendra un veau/Boeuf noir."

[3]Il se peut que le Iacos des Grecs se retrouve dans le  Yakouc/Yakouche, dieu des enfers chez les Berbères. Chez les Grecs, Hadès, dieu des Enfers est parfois confondu avec Dionysos. Celui qui descend sous terre, à chacune de ses morts, pour revenir au printemps avec des tulipes qu'il offre à sa fiancée, la reine d'Athènes, durant la fête des fleurs, qui est célébrée au même moment que Amagger n tefsut/L'accueil du printemps ou Tameγra n ijeğğigen/La fête des fleurs" chez les Kabyles.

[4]Ne dit-on pas en Kabyle : "A k-d-εiwed yemma-k talallit/Ta mère te redonnera naissance"? - Nous utilisons cette locution , notamment quand on refuse quelque chose à quelqu'un, ou quand on pense que quelqu'un est incapable de réaliser une grande action. N'utilisons-nous pas inconsciemment cette expression à propos de Dionysos, le dieu qui est né deux fois ? - Du reste, nous utilisons aussi une autre expression, quand nous parlons d'un être d'exception : "Turw-it-id yemma-s s ibeddi/Sa mère a accouché de lui sur pied."- Ne faisons-nous pas inconsciement référence à la naissance d'Apollon que sa mère a eu, sur l'île de Délos, en s'accrochant à un figuier ?  

[5]Selon la tradition hésiodique, c'est le Titan Prométhée qui a façonné l'homme de la glaise. Les deux traditions, hésiodique et orphique, se rejoignent sur un point : l'homme descend des Titans.

[6]Dans un proverbe kabyle, on dit "C'est l'âne qui a créé le rire" (D aɣyul i d-iggan taḍsa). Il est intéresant de noter la présence de l'âne dans les mythes de Dionysos, dans le périple de Zarathoustra raconté par Nietzsche et même dans les Evangiles, pour ce qui concerne la personne de Jésus.

[7]Si la Kabylie n'est pas complétement dans le temps historique, c'est tout simplement à cause des différentes administrations coloniales. Même si les Kabyles ont adopté les douze mois du calendrier latin, ils restent toutefois attachés au temps cyclique. Combien d'enfants portent le nom de leurs grands pères, mais sont inscrits sous un autre nom sur les registres d'Etat Civil, instauré par la France coloniale, et que l'Etat algérien, tout aussi colonial, a perpétué. La Kabylie a résisté même au temps à ses envahisseurs. Les Kabyles adoptent le temps politico-historique imposé par le colon, mais ils gardent le temps cyclique, le temps dionysiaque, où la nature se substitue à l'horloge. 

[8]Le temps cyclique se manifeste selon plusieurs aspects, notamment par les naissances : les Grecs de l'âge archaïque et les Kabyles fortement marqués par la tradition ont pratiqué la même chose quant aux naissances. Croyant à la réincarnation, ils attribuent aux nouveaux nés, surtout les garçons, les noms des ancêtres disparus. Ainsi à travers la naissance d'un nouveau-né, c'est le grand père ou l'arrière grand père qui revient à la vie. Voici donc pourquoi Dionysos ou Zagreûs, né deux fois, est revenu à la vie après sa mort, provoqué par les Titans. Au retour de Dionysos, c'est toute la nature qui revit et qui se renouvelle. Les ancêtres reviennent à la vie, comme la vie et les végétaux, qui repoussent après l'hiver. 

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