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Entretien réalisé par le correspondant de la Tribune à Tizi Ouzou Lakhdar Siad 30-08-2011

La Tribune : Vous venez de créer avec Ameziane Kezzar une association, Mare Nostrum (marenostrumarcadia.org), qui veut mettre en avant l’Antiquité méditerranéenne. Quel est le sens de votre initiative ?

MOHAND LOUNACI : Souvent on oublie que tout le pourtour méditerranéen a été soumis à la domination et à l’influence romaine, à la culture latine et à la civilisation grecque. Du moins, on ne le prend en compte que pour l’Europe occidentale, mais on ne pense pas à intégrer les pays de l’Afrique du Nord. Soit de leur plein gré, soit parce qu’on les estime encore une fois en dehors de l’histoire. La Méditerranée fut le lieu où se sont croisées de nombreuses civilisations, et parmi les plus importantes qui ont marqué la culture de cet endroit du monde, il y eut les Grecs et les Romains.

L’Europe aujourd’hui revendique, aux côtés de son patrimoine chrétien, l’héritage gréco-latin. Or, l’empire romain, qui a duré de nombreux siècles, ne s’est pas limité à l’Europe. L’Empire a prospéré en Afrique sur le plan matériel, comme le montrent les magnifiques ruines de Timgad, Volubilis ou Djemila ; sur le plan culturel aussi avec tous les écrivains africains qui ont enrichi la littérature latine de leurs écrits.Cette mer qui fut celle des Romains, nous voulons aussi la revendiquer comme la nôtre.  Mare Nostrum, notre mer. Nous sommes autant les héritiers de Rome et de la Grèce que le sont les Européens. Le nombre d’écrivains antiques africains qui ont écrit en latin ou en grec est assez parlant. Il est temps pour nous de faire d’Apulée, d’Aulu-Gelle, de saint Augustin, mais aussi de Zeus, d’Apollon, de Poséidon des références de notre culture. C’est ainsi que nous pourrons participer à la culture universelle.

Vous semblez très attaché à l’universalisme. Mais on pourrait vous dire que ce que vous présentez comme universalisme n’est que la particularité généralisée d’un peuple qui n’existe plus et dont le rôle a été repris depuis par les tenants du colonialisme ?
Certes, si vous voulez parler de l’utilisation «mythidéologique» (comme dit Marcel Detienne) qui a voulu faire des Français arrivant en Algérie et en Afrique du Nord les descendants des Romains dans leur mission civilisatrice. Or, notre but c’est de montrer que nous avons droit à une part de cet héritage gréco-latin, qui, qu’on le veuille ou non, est à la base de la culture de l’humanité méditerranéenne. L’enseignement du latin et du grec en France était appelé les Humanités. Les Latins comme les Grecs nous montrent rien de plus que ce qu’étaient l’homme il y a plus de deux mille ans : pas très différent de nous.Nous sommes les héritiers de cette civilisation libyco-romaine qui s’est développée du Ie siècle avant J-C au VIIe siècle après J-C, comme les Français se revendiquent des héritiers de la civilisation gallo-romaine. Nous avons autant le droit de nous revendiquer de l’histoire grecque et romaine, de la littérature, de la civilisation qui fut celle de nos ancêtres romains, numides ou grecs que les Européens. Il nous faut prendre notre part du butin, dont l’histoire de l’Afrique du Nord nous a éloignés. D’où ce rapprochement avec les textes de l’Antiquité.
Ce lien, nous essayons de le percevoir dans un premier temps à travers le mythe, par l’adaptation de la mythologie gréco-romaine en kabyle. Le mythe chez les Grecs est une histoire qui met en scène des divinités ou des héros. Il nous raconte l’origine du monde, des dieux, des animaux, des plantes et de l’homme. Mais c’est aussi un moyen pour exprimer les principes et les valeurs d’une société d’une façon détournée et embellie. Il relève de l’imaginaire populaire et il est transmis oralement d’une génération à une autre dans des textes poétiques, dans des œuvres artistiques (statues, céramiques, temples...)Toutes les cultures ont développé leurs propres mythes se composant des récits de leur Histoire, de leurs religions, et de leurs héros. On a souvent dit que les Kabyles n’avaient pas de mythes. Pourquoi n’en auraient-ils pas ? L’histoire d’Anzar (dieu de la pluie), si on ne la regarde pas seulement d’un point de vue folkloriste, est un mythe. Oui, les Kabyles et les Berbères en général ont aussi leurs mythes mais il faut les retrouver derrière les oripeaux qu’ils ont revêtus depuis l’installation de l’islam en Afrique du Nord.En fin de compte, notre projet, très audacieux, je vous le concède, c’est de tourner les regards des Kabyles vers une partie de leur histoire et de leur culture enfouie sous les sables du temps. La modernité c’est l’antiquité, le changement viendra de là : car ce changement de perspective pourra, nous le croyons, donner de la matière pour produire des œuvres artistiques à partir de ce réenracinement des mythes grecs et latins en terre d’Afrique.

Mettre en avant le paganisme et la mythologie, n’est-ce pas une manière de remettre en cause les croyances dominantes  sur lesquelles tous les pays du Maghreb se sont construits ?
Ce n’est pas notre problème. Ce n’est pas ce qui nous intéresse. Notre souci est de trouver dans l’Antiquité un moyen d’enrichir notre culture et surtout notre langue. Toutes les références culturelles et artistiques de l’Europe se sont construites à partir de la Renaissance par un regard incessant vers cette période de l’histoire de l’homme dont la richesse intellectuelle et artistique est indéniable. A notre petite échelle, nous faisons ce qu’ont fait les écrivains européens de la Renaissance. La tâche est plus ardue mais ô combien vivifiante ! Les langues mortes, le latin, le grec, nous donneront plus de vie, nous en sommes convaincus, que la recherche folklorique de notre identité. Une culture meurt si elle ne se renouvelle pas, c’est pareil pour la langue.De plus, on ne peut pas le nier, il y a dans la culture kabyle une dimension païenne à l’état de traces, de vestiges. Elle explique toute la place donnée aux puissances de la nature, aux gardiens, les iîessasen (vigiles en kabyle, ndlr), aux puissances de la maison, etc. Il s’agit pour nous de redonner une histoire, ou plutôt de donner à voir une perspective historique qui remonte jusqu’à l’Antiquité. Il n’existe pas de point zéro, si nous savons regarder le passé, nous pourrons regarder l’avenir avec plus de sérénité et vivre dans le présent sans devoir légitimer notre présence, ici et maintenant.

Quels éléments culturels et linguistiques pensez-vous que cette ouverture à l’Antiquité peut apporter à la culture et aux langues kabyle et berbère en général ?
Le but est d’enrichir notre langue, par des mots empruntés au grec, au latin, mais aussi de lui donner des références partagées par tous. Si vous parlez d’Homère à un Anglais, il saura tout de suite de qui vous parlez. On ne peut pas faire l’impasse sur tous ces aspects et faire comme si notre langue et notre culture pouvaient vivre en vase clos. Créer des références, pouvoir parler de Charybde et Scylla, du Cyclope en kabyle, de la guerre de Troie, d’Oedipe et d’autres. Les représenter, les faire vivre dans la langue que nous utilisons tous les jours. Voilà notre but. De plus, la plupart des langues européennes se sont tournées vers le grec et le latin pour y puiser des mots dont elles avaient besoin pour exprimer des concepts abstraits ou des inventions technologiques. Pourquoi nous dispenser d’un tel trésor, qui est à notre portée, et dont nous pouvons légitimement, je me répète, prendre notre part !

La traduction et l’adaptation sont un des aspects importants de votre projet ?
Oui, la traduction et l’adaptation sont essentielles. Nous traduisons ou nous transposons parfois des éléments culturels grecs vers le kabyle, en inventant des mots parfois, surtout à partir du grec. Pour l’instant nous diffusons nos traductions sur le site «marenostrum.website.org», mais nous avons d’autres projets en cours, notamment l’enregistrement d’un disque de chants consacrés aux divinités grecques et libyennes (Africains du Nord antiques).Cependant, cela ne peut être qu’une étape. Pour avoir accès à toute la littérature latine et grecque dont les auteurs sont «berbères», et aux textes comme ceux de Platon ou d’Aristote, il faudra bien qu’un jour nous nous disions que nous aussi nous devons enseigner le latin et le grec dans les écoles de Kabylie. Ce que je dis là est un peu paradoxal, car en France au contraire on essaie de démanteler tout cet enseignement des langues mortes, car elles ne seraient pas rentables. J’ai parfaitement conscience de cet état de fait, puisque je suis moi-même enseignant de ces langues en France. Cependant la littérature, la culture, l’art français et européens ne seraient pas ce qu’ils sont si la fréquentation assidue des Anciens n’avait été au coeur de l’éducation européenne. De plus, ce n’est pas parce que l’enseignement européen traite les enfants comme de la matière première d’où il faut tirer une rentabilité que nous devrions les suivre dans cette erreur. Au contraire, l’école dans ce pays étant ce qu’elle est, c’est-à-dire quasi inexistante, il faudrait avoir l’audace de proposer des projets audacieux pour l’école de demain !

Pensez-vous avoir beaucoup d’échos pour votre projet ? Car, n’est-ce pas une manière de ne pas accepter la modernité dans laquelle nous sommes plongés, dans un monde de plus en plus mondialisé ? Se tourner vers l’anglais ne serait-il pas plus réaliste et efficace ?
Merci pour le conseil. Nous essaierons d’y réfléchir ! Non, sans plaisanterie. Bien sûr que nous concevons bien que notre idée est originale. Mais dans ce monde en quête de sens, retrouver les textes antiques et comprendre qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, que les hommes sont toujours confrontés aux mêmes problèmes, aux mêmes joies, aux mêmes peines,  cela ne peut être que roboratif. Et si, comme vous dites, nous n’avons ni écho, ni public, cela n’est pas tellement grave car égoïstement nous prenons un plaisir indicible à traduire des textes antiques en kabyle. Nous ne cherchons pas la rentabilité, mais seulement à donner un contrepoint poétique à ce monde par trop désenchanté ! 

L. S.

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