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Roman collared slaves

« Les linguistes ont raison de dire que toutes les langues se valent linguistiquement ; ils ont tort de croire qu’elles se valent socialement ».

Pierre Bourdieu

Langue arabe : un pouvoir incontesté

La langue arabe est la langue du pouvoir, de tous les pouvoirs. Elle est, en Kabylie, la langue du gendarme, de la justice, du maître d'école et de l'imam de la mosquée. Dès qu'un Kabyle se retrouve en face de l'une de ces institutions, il est obligé de s'exprimer en arabe. Le kabyle, pour le Kabyle lui-même, n'est pas une vraie langue, il ne s'étonne même pas de ce qu’elle ne soit pas enseignée dans les écoles.

Ce préjugé inconscient (?) existe même chez certains militants de la cause berbère, hélas, qui, en parlant des intellectuels algériens, ne citent que les francophones et les arabophones. Chose curieuse, quand on sait qu'un chanteur d'expression kabyle a plus d'influence sur les Kabyles que n'importe quel auteur algérien, arabophone ou francophone, du moins jusqu’à maintenant.

Dernièrement, nous avons constaté, via un petit reportage sur une télévision algérienne, qu'un groupe d'étudiants kabyles, donnaient des cours de français et d'arabe, dans les rues de Tizi Ouzou, aux réfugiés maliens, qui étaient venus s'installer... en Kabylie. Il ne leur est sans doute pas venu à l’esprit qu’ils pourraient enseigner le kabyle à ces réfugiés pour qu’ils puissent au moins communiquer avec ceux qui les accueillent.

Ainsi comme le dit Gramsci, Antonio Gramsci (2007 [1948], cahier 15, paragraphe 10) « la classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination, mais réussit à obtenir le consensus actif des gouvernés ». La classe dirigeante, en l’occurrence arabophone, est soutenue dans l’arabisation des Kabyles par les Kabyles eux-mêmes qui jouent les courroies de transmission de bonne foi.

Dès qu'un Kabyle quitte son village, s'installe en ville, il se met automatiquement à l'arabe. De là, il transmet celle-ci à ses enfants, qui ne tarderont pas, comme les jeunes algérois, à dire : "Mes parents étaient Kabyles." c'est-à-dire qu’eux ne le sont plus. Il y a comme une confusion entre la langue et l'identité. Pour les Kabyles, dès qu'on change de langue, on change d'identité. Et la langue arabe est la clé qui leur ouvre, comme les orphelins du conte "La vache des Orphelins" les portes paradisiaques de la Ouma arabo-islamique.

Etrangement, cela n'a jamais été le cas de la langue française. Cette dernière est considérée, en Kabylie, comme une langue de savoir, mais pas de pouvoir. Nous respectons ceux qui ont fait leurs études en français, nous les voyons ouverts, progressistes, compréhensifs et tolérants. En revanche, les Arabisants, à la tête de toutes les institutions, se comportent comme de véritables colons : autoritaires, maralisateurs, hautains, méprisants, arrogants et surtout corrompus. Ils possèdent la langue du pouvoir, donc ils ont le pouvoir.

Il s’agit là, si on veut le voir sur le plan sociolinguistique, d’une situation de diglossie1, mais elle s’apparente parfois à une sorte de schizophrénie identitaire de la part de ces Kabyles qui nous offrent un discours berbériste et des actions ou des gestes quotidiens très nettement arabistes.

La langue du maître

Les Kabyles qui ont vécu ou voyagé dans les régions arabophones, quand ils reviennent au village, ont tendance à introduire beaucoup de mots arabes dans leur kabyle. Ils imitent beaucoup les citadins dans leurs façons de s'exprimer, a fortiori quand il s’agit de militaires, qui ont tendance à singer leurs officiers supérieurs.

Les Kabyles émigrés n'échappent pas à la règle non plus. Ils reviennent de France, non pas avec la langue française, mais avec la langue arabe. Ils aiment bien nous raconter leurs aventures amoureuses avec des femmes arabes; leurs soirées dans des cafés arabes; prononcer fièrement les noms des chanteurs arabes; etc. Enfin ce sont eux qui ont créé le fameux slogans "nekwni s Waεṛaben/Nous les Arabes."

Jusqu'à quelques années, dès qu'un Kabyle quitte son village, il devient Arabe. Il pense que devenir Arabe, comme les orphelins du conte, est le seul moyen de s'intégrer et de réussir sa vie. Il revient avec les mêmes formules de mépris dont les citadins arabophones l'ont désigné pour les transférer sur les Kabyles, qu'il croise à son tour, plus tard. Quand il est contraint de parler kabyle, il prononce mal quelques mots avec beaucoup de fierté. Ainsi le Kabyle citadinisé a intégré les normes sociales et culturelles des dominants, et a intériorisé la situation de domination de sa langue: sa langue natale et maternelle n’est plus pensée qu’en termes d’infériorité, d’incapacité et de manque de prestige. C’est la langue du montagnard, du bouseux, de l’inculte.

Paradoxalement, le militant berbèriste va mettre en avant le kabyle sans remettre en question cette position de domination de la langue arabe, parce que cette dernière sature l’espace symbolique, social et spirituel2.

La langue du Coran

Il y a aussi que cette langue est, pour les Kabyles, une langue sacrée ou celle d'Allah si vous préférez. Elle renferme en son sein des vérités absolues. Les Kabyles qui ont beaucoup voyagé nous rapportent à chaque fois les propos de leurs amis Arabes comme des vérités d'autorités. "Un Arabe m'a dit", "un imam m'a dit", un gendarme m'a dit", un ministre m'a dit", etc. Ils répètent leurs dires en arabe en les récitant comme des versets de Coran, ce qui impressionnent fortement les villageois kabyles.

Même dans l'art et la politique, les Kabyles ne croient parfois ce qu'ils entendent chez leurs hommes politiques et chez leurs artistes que quand les mêmes propos sont tenus par un arabophone. Là, ils y croient, car l'accent des propos sonnent comme des versets coraniques. Du relatif kabyle, on passe à l'absolu arabe. Tant que les Arabophones ne valident pas une théorie, elle n'a aucun avenir chez certains Kabyles. La vérité ne peut-être qu'Arabe et islamique.

Cette langue, dès l'enfance, on l'entend chanter le Coran, les verdicts d'Allah et le crépitement de ses flammes infernales. De l'amulette écrite en arabe au livre de Coran dans les mains d'un imam, tout fait peur au Kabyle.

Un ami nous a raconté que pendant la guerre, quand lui et ses condisciples apprenaient l'arabe à la trique dans la mosquée du village, on appelait "Kteb/écrire" l'acte d'écrire en arabe et "sxeṛbubec/écrire mal" quand ils tentaient d'écrire dans une autre langue, comme le français. Remarquons dans ce mot "sxeṛbubec" la racine latine "scribere", traduit en français par le mot "écrire". Scribere, en latin, signifie précisément "écorcher, égratiner, tracer des signes.» Si l’on suit cette anecdote, l'écriture ne peut être qu'arabe. Seule cette langue a le droit au prestige de l’écriture, d’autant qu’elle est la parole d’un dieu tout-puissant et omnipotent.

La langue de domination

Dès que le Kabyle est confronté à l'autorité, que ça soit dans l'armée ou dans le civil, il reçoit ses ordres en arabe. Il a même intériorisé les ordres en arabe, jalonnés d'insultes et d'invectives, qu'il encaisse à chaque fois sans rien dire. Mais il n'oublie rien, il les cache dans un coin de sa tête, et à son retour au village, il les ressort à la moindre altercation avec un autre villageois, histoire de lui faire peur. Des mots comme : "balak/attention.", "balak teγleṭ/Ne te trompe pas, "Ḥel εin-ek !/ouvre l'oeil pour dire aussi attention", "ma taεṛefnic/Tu ne me connais pas", "Sseyeq/dégage.", Ṭṭiṛ/Casse-toi", etc. Le pauvre villageois est alors fort impressionné. Il pense que son compatriote "citadinisé" a passé sa vie en ville à se bagarrer contre les Arabes. Si ça trouve il joue même du canif, comme tous les Arabes balafrés de la ville.

Ces "citadinisés" n'exercent pas uniquement leur pouvoir en arabe sur les pauvres hommes du village, mais aussi sur les femmes, qu'ils traîtent de "mṛa ḥacak/la femme, sauf mes respects", "lxamğa/la salope", "lqaḥba/la pute", "qqel nsa/la pire des femmes", "stout/cmégère", "ṣaḥb naḍer3/les sorcières", "lkelba/la chienne", etc. Toute une panoplie d'insultes en arabe contre les pauvres villageoises.

La langue arabe est ainsi transplantée dans le village kabyle par ce qu’elle a de plus violents, l’invective ou l’injure. De la domination elle est passée à violence symbolique.

Parler arabe ou connaître l'arabe peut aussi faire de vous, en Kabylie, quelqu'un qui est fort en affaire. Quelqu'un qui ne se laisse pas berner par le premier venu. Il sait reconnaître de loin les roublards, les filous et les "putes" qui viennent d'Oran en Kabylie pour lui bouffer son argent. Il est loin d'être un naïf montagnard. Il connait tous les jeux "Yelεeb kul laεbba/Il connait toutes les ficelles."

Que reste-t-il au pauvre montagnard, le berger, le gardien des moutons et de chèvres. Sans la langue arabe, il ne peut voyager ni quitter ses habits de métèque, de Kabyle qui pue l'huile d'olive et le bouc. Oui, que lui reste-t-il comme moyen afin de se venger de sa situation d'ignorant ?

Ce berger, dont tout le monde se moque, chaque fois qu'il se rend en ville, même ses cousins citadins. Il ne lui reste presque rien. Rien. Mais non, notre berger a quelques mots en arabe dans sa tête, qu'il a hérités de son père et celui-ci de son grand-père. Un arabe autoritaire qu'il utilise quotidiennement dans les champs, non pas pour donner des ordres à ses semblables, mais à ses bêtes. Eh oui, le berger ou l'agriculteur kabyle s'adresse en arabe aux chèvres, aux chiens et aux boeufs. Les bergers et les agriculteurs, notamment les éleveurs, ont aussi leur royaume; et leur langue officielle, de pouvoir, est la langue arabe. On les entend de loin rappeler à l'ordre leurs bestioles en leur disant : "Emci4/dégage", "ehreb/fuis" pour le chien, "eṛkeε/à genoux" pour l'âne, "ecṛeb/bois" pour n'importe quelle bête, "ahda, a mmi, ahda/doucement, mon fils, doucement" pour le boeuf, etc.

Commander les bêtes en arabe est une occasion, pour eux, d'exercer enfin ce pouvoir, car celui-ci ne peut-être qu'arabe. Ainsi c’est comme si se rejouait sous nos yeux et dans nos esprits, le constat amer et lucide de La Boétie sur la servitude volontaire: « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »

1 Le concept de diglossie forgé par le linguiste Fergusson en 1959 pour désigner la situation dans laquelle les locuteurs d’une aire linguistique donnée utilisent deux formes différentes d’une langue – l’une écrite et savante pour le registre des échanges officiels, l’autre orale et basse pour les échanges quotidiens – a été repris par Joshua Fishman en 1967 pour décrire toutes les situations de coexistence, sur un espace donné, de plusieurs langues fondée sur l’inégalité et la supériorité proclamée de l’une d’entre elles. C’est bien le cas des langues berbères dans toutes l’Afrique du Nord.

2 Il va s’attaquer au pouvoir, révendiquer une reconnaissance, quémander des institutions. En cela, il accepte lui aussi cette situation de diglossie, et donc d’infériorité de sa propre langue. Ainsi la langue minorée devient moins un moyen de se libérer, de s’émanciper qu’un moyen de se rebeller, de se révolter contre des institutions que l’on reconnaît légitimes puisqu’on s’y attaque. Pour un résultat médiocre: au mieux une patrimonialisation de la langue, au pire, à termes une disparition programmée.

3 Ils aiment bien traîter les femmes de sorcières, comme les Arabes leur ont appris, quand ils ont traité leur mère reine Dihia, appelée Kahina par les Arabes, mot qui signifie "sorcière"

4 On s'adresse aussi en français au chien : "viens", "coucher", etc. on leur donne même des noms français, histoire de transférer les insultes qu'on reçoit du colon sur l'animal. Cela soulage de jouer à son tour le rôle du maître en trouvant quelqu'un d'autre à malmener, comme les ânes, les chèvres, les moutons, etc.

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