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Amphora with the myth of Ixion

            Selon Régis Debray «Une culture lutte pour survivre et une civilisation lutte pour s'étendre.» C'est la nature même de la guerre opposant les Kabyles et les Arabo-islamistes d'Alger. Une guerre entre une culture en voie de dispartion et une civilisation en pleine expansion. Les chances sont inégales, la victoire tôt ou tard reviendra à l'Arabo-islamisme, même si Alger finit par rétablir officiellement le Berbère dans tous ses droits.  

            Ce constat est d’autant plus net si on jette un regard vers le passé récent de la lutte identitaire. Après le mouvement de 1980 et la création du MCB (Mouvement Culturel Berbère), la lutte des Kabyles s'affirmait comme exclusivement culturelle. Ainsi l’unique objectif était de faire reconnaître au pouvoir algérien la culture et la langue berbères, sans se soucier outre mesure du cadre civilisationnel dans lequel cette reconnaissance serait faite. Ce qui comptait c’était de retrouver l’authenticité de l’Afrique du Nord plurimillénaire. Tous les Nords-Africains sont des Berbères, même s’ils se disent Arabes, il fallait juste qu’ils en soient conscients. Et c’était le but de ce mouvement sans précédent en Afrique du Nord dont la majeure partie des acteurs était de jeunes universitaires, d’apparence «laïcs» et dont le désir fou était d’être reconnus pour ce qu’ils étaient par un pouvoir qui avait à peine 20 ans lui-aussi.

            Le Mouvement Culturel Berbère a opté pour l'option culturelle bien entendu pour rassembler tous les Berbères, attirer la sympathie des Arabes d'Algérie, puis pour rassurer le pouvoir en place de son intention de ne pas le renverser. Cette mouvance, pour obtenir la reconnaissance souhaitée à ses revendications, s'est ouvert à la langue arabe, ainsi qu'à la religion islamique. De plus, après les massacres de la décennie noire, le combat culturel semblait passer au second plan et après le boycott scolaire de 1995, le printemps noir de 2001, il était facile au pouvoir de concéder quelques bribes (HCA, statut de langue nationale, et plus recémment la co-officialisation...) et comble de la ruse politique en utilisant les arguments culturels du MCB lui-même.

Le pouvoir, profitant de cette brèche culturaliste du mouvement berbère ouvert aussi bien à l’arabe algérien que tolérant envers un islam traditionnel maghrébin, s’est redéployé en Kabylie pour arabiser et réislamiser les Kabyles, tout en affaiblissant les traditions dites païennes et l'influence de la langue française, autrement dit de la culture latine. Tout cela s'est fait dans un cadre démocratique, sans que les partis d'obédience démocratiques, se voulant nationaux, ne puissent souffler mot. Ils étaient dans l'obligation de cautionner la recolonisation de la Kabylie par leur chère Algérie avant-toutiste et arabo-islamiste.

            Voyant la démocratie algérienne déstructurer la Kabylie, certains acteurs politiques de la région décident de sauver ce qui reste en créant un mouvement regroupant des autonomistes et des indépendantistes de la région. Toujours dans le souci de réconciliation, ces deux tendances ont trouvé un semblant d'entente dans l'autodétermination. Une option qui permet à tout le monde de gagner du temps, au pouvoir qui compte repeupler la Kabylie avec des Non-Kabyles et aux indépendantistes qui ne souhaitent pas verser dans la lutte armée.

            Plus la culture kabyle résiste, plus les sables de la civilisation arabo-islamiste recouvrent son âme, car la Kabylie est truffée de zaouïas coraniques, qui hélas offrent à l'Arabo-islamisme une espèce de tête de pont, ou mieux encore, un cheval de Troie. Ce sont ces officines religieuses qui siègent aux côtés des autorités de l'Etat. Ce sont elles qui dictent leurs lois et leur morale pour l'ensemble des Kabyles. Ce sont elles qui facilitent la construction des mosquées et l'installation des imams salafistes dans les villages kabyles.

            Ces zaouïa, complices des Turcs[1], puis des Français et aujourd'hui des Arabo-islamistes, ont pour rôle de maintenir la Kabylie dans le sillon de la Ouma islamia. C'est ce qu'elles font depuis des siècles avec beaucoup de succès. Elles président à l'âme des Kabyles, gèrent leur meurs et les accompagnent du berceau jusqu'au cimetière. Elles ont un immense pouvoir sur les Kabyles, plus fort que celui des artistes, des hommes de culture et des politiques.

            Les zaouïa et les relais du pouvoir algérien travaillent main dans la main, ils détiennent les journaux, les radios, les télévisions, sans oublier les écoles et les autres institutions notamment administratives. Ils ont de la clientèle à tous les niveaux en Kabylie, elles fonctionnent comme une secte. Elles éliminent socialement tout Kabyle qui ne respecte pas leur soi-disant autorité "religieuse" qu'elles considèrent comme légitime.

            Les zaouïa, contrairement, aux mouvements islamistes, ne parlent pas de religion, ne prêchent pas le Hallal et le pas Hallal, elles parlent aux Kabyles de traditions des ancêtres. Là où un Islamiste te dit que c'est Interdit de faire ceci ou cela, le religieux kabyle te dit que c'est contraire à notre tradition. Le procédé des religieux kabyles est plus astucieux et plus contraint que celui des Islamistes[2]. C'est le fameux Islam kabyle[3] dont nous parlent nos hommes politiques. Un Islam, devenu tradition, c'est-à-dire plus dur et plus compliqué à combattre car même les non-religieux le défendent en pensant défendre la tradition kabyle. Ces zaouïa sont contre les luttes démocratiques et contre la reconnaissance de la culture[4] kabyle ou berbère si vous préferez. Leur mission est de détourner les Kabyles de la politique et de propager, en sus, dans la région la "pensée" et les dires des sages musulmans locaux, comme les cheikh des zaouïa, tel cheikh Aheddad et Cheikh Mohand Oulhoucine et beaucoup d'autres encore. Même sur le plan culturel, nous sommes loin de la laïcité dont certains politiques nous rabâchent les oreilles.

            La culture, en Kabylie, est d'inspiration islamique. Tous les chants, les poèmes et la danse sont d'origine ottomano-orientales. Les chants sont exécutés par les Khouans ou les maîtres de chaâbi, maîtres de la morale islamique; puis les poèmes par des rimeurs récitant leurs oeuvres comme les versets coraniques, de Lbachir Amellah jusqu'à Si Muhend, en passant par la majorité des poètes qui font plus dans l'explication des versets coraniques que dans la déclamation des textes poétiques. Quant à la danse, il n’y a aucune différence entre les danses kabyles et celles des Turcs notamment. Il est vrai que ces derniers ne sont peut-être pas arrivés au coeur de la Kabylie, mais en vérité, les Turcs ont islamisé la région grâce à des missionnaires qui ont changé tout le paysage culturel kabyle : artistique, politique et religieux. Beaucoup de traditions kabyles, fièrement promues aujourd'hui par les Kabyles, sont d'origine turque: Iḍebbalen, les tenues vestimentaires, quelques plats de cuisine notamment des villes, etc.

            Certains Kabyles ont tenté l'athéisme[5] révolutionnaire, mais ils se sont tout de suite retrouvés sur le ban de la société, car accusés de mécréance et d'anti-traditions kabyles. Depuis, tous les politiques kabyles revendiquent l'islam kabyle, ce qui est un triomphe politique des zaouïa et du pouvoir algérien. Nous avons eu même l'occasion d'entendre certains dirigeants algériens citer en exemple l'Islam kabyle.

            "La religion structure la civilisation" dixit Régis Debray. Dans le cas des luttes kabyles, même si la Kabylie accède à l'Indépendance, elle ne pourra pas construire sa propre civilisation, si elle reste islamique. Elle restera toujours une culture dans un ensemble civilisationnel arabo-musulman[6].

            Voilà pourquoi n'aboutissent pas nos luttes incessantes. Nous le faisons sur le terrain de l'ennemi dont lui seul fixe les règles. Un jeu pervers où la victime ne comprend rien à ce qui lui arrive. Si l'Algérie a réussi à accéder à son indépendance, c'est grâce à la religion. L'Algérie a chassé la France parce que celle-ci est d'une autre religion, donc d'une autre civilisation[7]. Les Berbères ou les Kabyles ne pourront pas accéder à leur indépendance en se référant à la fois à la reine mère Kahina et à la religion de son bourreau.

            La lutte est donc civilisationnelle ou idéologique si vous préférez ou ne l'est pas. La lutte pour la culture kabyle n'a aucun sens dans le contexte arabo-islamique. Elle ne fera que continuer son bonhomme de chemin, tracé par les Cheikh Mohand et Co vers l'assimilation dans le monde arabo-islamique. Ne faisons pas la même erreur que les Troyens, débarrassons-nous du cheval de la ruse, il cache dans son ventre Lweḥc n lγaba et les chevaliers des ténèbres.

            Qu'Oubdir nous protège !

           

              

 


[1] Pour se faire une idée de l’implication des Turcs dans l’islamisation de la Kabylie, notamment pour des raisons géopolitiques, stratégiques et économiques, on peut citer cet article de l’Encyclopédie Berbère, Islam kabyle de Kamel Chachoua qui retrace le lien entre maraboutisme, zaouia et pouvoir ottoman. Dans cet extrait il s’appuie sur le témoignage de Boulifa :

«Ainsi, après la soumission des Aït Jennad, suite à l’expédition meurtrière de Yahia Agha, et sans doute pour s’attacher les sympathies des Kabyles, le dey (qui connaissait bien le complexe des Kabyles vis-à-vis de leur identité et leur attrait pour la ville, ses savoirs et son esthétique) engage toute une action de constructions et réhabilitations à forte orientation religieuse ; c’est ainsi que :

« tout en réparant les fontaines des villages, un certain nombre de travaux présentant un intérêt public comme les chemins et les maisons connues furent exécutés. Ce fut ainsi que son attention bienveillante se porta particulièrement sur tout ce qui présentait un caractère religieux avec la construction de mosquées et de zawiya : des mausolées avec coupoles sur certains marabouts vénérés furent édifiés. Le sanctuaire de Sidi Mansour de Timizar fut particulièrement restauré et embelli. Les Zarkhfaoua, les Iazouzen et les Ait Flik, familles maraboutique de Tamgout, eurent leurs fontaines arrangées et leurs mosquées reconstruites à la mauresque. Thifrith n’ath Lhaj et même les chorfa des Aït Ghobri eurent leur part dans les largesses du dey dont le but principal était de s’assurer avec la sympathie des chefs religieux et laïcs, la libre exploitation de la riche forêt de Tamgout et d’Akfadou » (Boulifa 1925, p. 224).» K. Chachoua, « Kabylie : L'islam », Encyclopédie berbère, 26 | Judaïsme – Kabylie, Aix-en-Provence, Edisud, 2004, p. 4074-4085

[2] On pourrait objecter ici que les Islamistes, salafistes et autres fondamentalistes sont contre le culte des saints qui est au fondement du confrérisme musulman de Kabylie. C’est tout à fait juste. Et dans les années 90 les prêches du FIS étaient très virulents sur le culte des saints, mais les islamistes algériens ont réussi leur révolution et se sont sécularisés. Cela ne les dérange plus de faire de la Real-Politik et s’il faut donc passer par les Zaouia pour atteindre le pouvoir, pourquoi pas? De plus le culte des saints passent au second plan d’une islamisation plus profonde de la société kabyle.

[3] Dans les années 80 au début de la lutte idenditaire on ne parlait pas d’Islam kabyle , mais de syncrétisme religieux kabyle: une religiosité qui empruntait à tout et à tous. Ainsi le syntagme «islam kabyle» fonctionne comme une assignation identitaire et religieuse, sous le couvert d’une tradition pluri-millénaire. Et c’est là que le combat culturel se retourne contre lui-même.

[4] La Culture, selon Onfray, est un outil qui met en valeur les symboles et les Mythes d'une civilisation. Un outil de propagande donc qui nous vend un monde. La Culture kabyle, notamment pré Vava Inouva n'a fait que promouvoir la morale islamique. Ce qui continue jusqu'à nos jours. La preuve la poésie moderne ou universel tarde à trouver sa place chez les Kabyles, car elle propose un autre monde, d'autres moeurs. Seuls les moules Mohandiens ou Oulhouciniens fonctionnent. En dehors de cette tradition, dualiste et conceptuelle, rien n'emeut les auditeurs kabyles. Ils aiment la poésie invective, moralisante, dualiste et conceptuelle. La poésie kabyle ne décrit pas, ne peint pas, tout est annoncé comme le Coran. C'est dans ce sens où Vava Inouva demeure une réference. Elle dépeint une maison kabyle, un instant fugace et tout en le dépeignant elle le fixe. Comme le sourire d’Astyanax et d’Hector dans l’Iliade, au moment où le père tient pour la dernière fois son fils dans ses bras, le monde de Vava Inouva est « un bien pour tous et pour toujours » (ktéma es aei disait Thucydide.)

[5] L'athéisme ne combat pas l'Islam, il renforce sa légitimité chez les croyants. Un athée, dans un village kabyle, est comme un client qui refuse de faire ses courses chez le seul et unique commerçant du village. Il a beau faire campagne contre lui, les habitants continuent de faire leurs courses chez lui, car il n y a que lui dans les parages. le client rebelle n'a donc aucune chance de couler son commerçant ennemi. En revanche, s'il installe un autre magasin au village, vend moins cher et mieux, il verra son ennemi faire banqueroute. Les Musulmans n'ont cure des athées, ils ne les reconnaissent même pas. Ils redoutent l'arrivée d'autres religions.

[6] Imaginez-vous dans les rues de Paris, après avoir fui l'Algérie et l'Arabo-islamisme. Vous vous baladez, vous, qui avez combattu toute votre vie pour faire reconnaître la culture berbère... Soudain, un compatriote arabophone, vous croise, et vous interompt dans vos rêveries de promeneur solitaire pour vous dire : "Salamoulikoum, khouya/Que la paix soit sur toi, mon frère". Mon frère, là, vous sentirez le sol se dérober sous vos pieds. Des années de luttes tombent en ruines en une seconde, le temps d'un salamalek.

[7] Certains intellectuels algériens continuent de regarder aujourd'hui même la Rome antique, avec un oeil islamo-gauchiste. Ils se dévouent aujourd'hui au même combat que les zaouïa et le pouvoir algérien : tous unis contre le Kabyle.  

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